3-1609

Un graphiste de Genève, Pierre Duvernay

Un graphiste de Genève, Pierre Duvernay[1]

 par Jean-Charles Giroud

 

Pierre Duvernay a fait don de ses archives professionnelles à la Bibliothèque de Genève qui possède ainsi un ensemble très représentatif de son oeuvre dans tous les domaines d’expression du graphiste, affiches, emballages, prospectus et travaux de ville. 

 

duvernay01Né à Genève en 1930, Pierre Duvernay passe une enfance heureuse aux Eaux-Vives, quartier avec lequel il gardera toujours des liens solides. Ses dons pour le dessin s’affirment tôt et il devient rapidement le petit dessinateur attitré des sociétés ou colonies de vacances qu’il fréquente. En 1945, il peut – grâce aux encouragements de ses parents – entrer à l’Ecole des arts industriels en classe de dessinateur en publicité – l’ancienne désignation des graphistes. Il y suit les cours d’Eric Poncy, Claude Humbert, René Mazenod, Marcel Feuillat ou encore Gabriel-Edouard Haberjahn. Il garde un souvenir lumineux de ces années de formation où sa vocation se renforce. Il y acquiert les techniques de son futur métier et obtient brillamment son certificat de capacité en 1949 en sortant premier de sa volée.

En 1948, Pierre Duvernay fait sa première affiche pour l’exposition marquant le deuxième centenaire de l’Ecole des arts industriels, aujourd’hui Ecole des arts décoratifs.

Début de carrière à l’Atelier André Closset

L’heure de s’engager dans le monde du travail arrive. Pierre Duvernay est convaincu d’une chose : Je suis dessinateur publicitaire pour contribuer à vendre les produits ou les services de mes (futurs) clients et je suis artisan pour le faire dans le meilleur esthétisme possible.

Les jeunes diplômés de l’Ecole des arts industriels sont souvent engagés par des ateliers locaux. En 1949, Pierre Duvernay trouve une place chez André Closset. Celui-ci, dessinateur d’origine belge, avait fondé avec son épouse couturière un atelier prospère. Tout naturellement, l’entreprise s’était spécialisée dans le dessin de mode pour d’importants commerces comme le Grand Passage, la Samaritaine, Gonset ou La Linière. La photographie publicitaire ne pouvait encore rivaliser avec le travail d’admirables dessinateurs hyperréalistes donnant à chaque objet, vêtement ou accessoires un éclat unique. Leurs catalogues restent des chefs-d’œuvre d’art appliqué aussi brillants qu’ignorés.

duvernay02La marche de l’atelier reflète d’une manière étonnante la situation du graphisme suisse dominé par les grands maîtres de Bâle – Herbert Leupin, Donald Brun ou Celestino Piatti – et de Zurich – Josef Müller-Brockmann, Richard Paul Lohse ou Karl Gerstner. A Genève comme ailleurs, ces hauts lieux captent les plus prestigieuses commandes au détriment des créateurs locaux. Chez Closset, les travaux les plus importants sont confiés à un dessinateur alémanique – Bâlois de préférence. Pierre Duvernay remplace très rapidement cette « première gâchette ». duvernay03Il est le premier Genevois à assurer ce rôle et réalise dans ce contexte ses premières affiches. Il en dessine même des politiques, l’une en faveur de l’industrie du tabac inspirée par un important commanditaire de l’atelier (Rettet unser Gewerbe, Tabak Vorlage, vers 1953) et une autre contre le suffrage féminin (Pourquoi vouloir être plus féministes que les femmes ? 1952). Le jeune graphiste n’exprime pas ses convictions personnelles. L’atelier reçoit des commandes et le patron répartit les travaux entre ses collaborateurs qui sont invités à les exécuter de la meilleure manière possible qu’ils soient en l’occurrence pour ou contre le vote des femmes…

Composer une affiche est une exception dans le travail quotidien d’un atelier consacré essentiellement à la conception de catalogues. Pierre Duvernay travaille spécialement aux couvertures qui se doivent d’être particulièrement décoratives. Il réalise d’innombrables autres travaux comme des prospectus, des marques ou diapositives publicitaires sur verre pour le cinéma.

3-1609Durant l’époque Closset, un nom apparaît régulièrement sur les affiches réalisées par Pierre Duvernay, Aramis Arslanian. Responsable de publicité de la fabrique de cigarettes Vautier Frères à Yverdon, celui-ci est un des plus importants clients de l’atelier. Doué pour la vente, il possède un grand sens de la publicité et n’hésite pas à souffler ses idées au graphiste. Pour lui, Pierre Duvernay réalise des affiches qui marquent sa carrière. Dermaplastic (1954) reste la plus connue. Sur une idée rapidement présentée par son client – un poisson avec un pansement pour montrer que celui-ci résiste à l’eau –, le graphiste dessine une affiche humoristique, aux couleurs gaies, centrée sur un poisson au regard malicieux qui fait tache. Le respect du graphiste pour l’Ecole bâloise se remarque particulièrement au reflet dans l’œil du poisson qui évoque les affiches de Donald Brun ou d’Herbert Leupin.

Cette affiche connaît un succès considérable et devient la marque du Dermaplastic. Elle est l’expression même de la situation très en retrait – et très frustrante – des graphistes d’atelier ou d’agence. Leurs créations n’apparaissent que sous le nom de leur patron qui entend bien en rester là. Pire pour Pierre Duvernay, cette affiche est désormais attribuée au client. En effet, afin de lui faire plaisir, le dessinateur a précisé : « Idée : A. Arslanian Réalisation : Ateliers Closset »[2].

GEVBGE_Da2232Mais les ressources des dessinateurs en publicité sont inépuisables et Pierre Duvernay parvient à contourner cette difficulté. Dans l’affiche vantant une cigarette pour les ouvriers Caporal (vers 1953), il se met discrètement en scène comme grutier en bas à droite, place traditionnelle de la signature… GEVBGE_Da2225A l’Atelier Closset, Pierre Duvernay réalise encore d’autres affiches importantes. En 1954, il crée celle du Comptoir suisse à Lausanne (35e Foire nationale Comptoir suisse, Lausanne) dans laquelle il associe la croix fédérale au symbole du commerce, Mercure. A la même époque, il dessine pour la Loterie romande une composition beaucoup plus ludique (Loterie romande, vers 1952-1955).

GEVBGE_Da2236Les affiches pour les cigarettes Marocaines témoignent de sa manière. La première – à laquelle il ne fait que collaborer puisqu’elle est sans doute due à Gilbert Sesenna un de ses collègues d’atelier – Marocaine Filtre La cigarette des sportifs (vers 1949) montrant un immense stade de football connaît une grande célébrité. Elle devient l’affiche phare du produit. La seconde, Marocaine Filtre, est réalisée vers 1960 alors que Pierre Duvernay est à son compte. Elle reprend le même thème mais de nuit. Le graphiste tire un grand parti du contraste entre le paquet de cigarettes, le stade éclairé et le ciel nocturne. Il insiste sur la monumentalité du paquet mais élague de nombreux détails. Pierre Duvernay montre également à travers ces deux affiches son amour pour l’architecture contemporaine. Ses affiches sont enracinées dans leur époque et rappellent non seulement l’Ecole bâloise dont il a déjà été question mais plus largement les affiches européennes de l’après-guerre notamment celles de Cassandre, Jean Picart Le Doux, André Villemot ou Raymond Savignac. Leurs œuvres se caractérisent par une composition très solide, un dessin simple et marqué, des sujets très colorés, une grande créativité graphique, une mise en scène directe du produit à vendre et – pour les deux derniers – un inépuisable humour.

GEVBGE_Da2227Dans sa forte affiche pour la sécurité routière Maîtrise et discipline (vers 1955) – mais également dans d’autres –, Pierre Duvernay évoque discrètement mais directement ces artistes par l’utilisation qu’il fait du style ombré. Celui-ci lui permet par une seule couleur utilisée en de multiples nuances, sans aucun contour dessiné de suggérer n’importe quel volume. Cette maîtrise des dégradés lui permet de tirer d’une seule teinte un parti étonnant. Avec un minimum de moyens, il réalise des objets, des effets d’ombres et de lumière ou simplement économise d’autres couleurs.

 

A son compte

GEVBGE_Da2237Durant six ans chez Closset, Pierre Duvernay accumule une importante expérience professionnelle. Il assume des responsabilités dans la marche de l’atelier. Son patron s’appuie sur lui et prend de plus en plus de distance avec les affaires. Certains clients sont mécontents et les employés affrontent des situations peu satisfaisantes.

GEVBGE_Da2234Le temps est arrivé pour Pierre Duvernay de se mettre à son compte. Aramis Arslanian l’encourage en lui promettant des commandes. Ainsi commence en 1955 une collaboration qui durera plus de trente ans. Pierre Duvernay désire surtout dessiner. Il prend le parti – dont il se félicitera – de ne pas ouvrir un atelier ce qui l’obligerait à donner la priorité à la recherche de clientèle. Aramis Arslanian lui confie d’ailleurs de nombreux mandats puisqu’il a élargi le cercle des produits dont il est responsable. A la maison Vautier, il ajoute à sa clientèle les pâtes Sangal à Nyon et les Grands Moulins de Cossonay, fabricant des aliments pour animaux Provimi.

GEVBGE_Da2226Pierre Duvernay réalise alors les travaux de graphisme les plus divers. L’un des plus connus est l’image de la marque des pâtes « La Chinoise » de la maison Sangal. Le paquet qu’il dessine devient une fois de plus la signature  du produit. Il décline ce thème sous de nombreuses formes publicitaires. Il crée même pour cette maison un alphabet majuscule complet pseudo-chinois ! Pour Vautier, il réalise entre autres les paquets de cigarettes Marocaine.

Le graphiste agrandit aussi sa clientèle et obtient des mandats de la source Henniez Santé, de laboratoires pharmaceutiques genevois comme Sauter ou de maisons locales comme Galletet, spécialisée en imprimés commerciaux, les Pharmacies populaires, l’entreprise de génie civil Tratech ou le commerce de pianos Jean Cerutti.

GEVBGE_Da2245Il ne renonce pas pour autant à réaliser des travaux de ville – ceux commandés par des particuliers – lorsque l’occasion se présente. Les archives remises à la Bibliothèque de Genève témoignent du nombre et de la diversité de ses interventions. Ses amitiés s’y lisent également : les Eaux-Vives lui amènent la clientèle du Théâtre de l’Espérance dont il dessine les affiches, du Cercle de l’Espérance dont il crée notamment le drapeau. Il assure durant de nombreuses années la publicité de la fanfare de Veyrier – Pierre Duvernay fait de la musique depuis l’âge de huit ans. Il réalise même les armoiries de la commune d’Etrembières en Haute-Savoie où sont domiciliés ses grands-parents depuis 1930.

GEVBGE_Da2240Au début des années soixante, il prête son concours au lancement de la Maison des Jeunes de Saint-Gervais et assume notamment – de 1963 à 1966 – la rédaction et la réalisation du bulletin mensuel Contact. Il réalise l’identité visuelle – les logotypes – de nombreuses associations, entreprises, produits dont certains traversent les années. Pour les illustrations qu’il introduit parfois pour animer ses compositions, Pierre Duvernay aime dessiner des petits personnages au trait clair et simple, dans un esprit faussement naïf et très décoratif. Les couleurs qu’il choisit sont toujours gaies. Sa poésie, son humour et son esprit se retrouvent dans nombre de travaux et figurent comme sa griffe.

Dans le domaine des affiches, il continue sur sa lancée avec plusieurs œuvres pour Vautier, Le filtre H45 Marocaine Filtre (1957), H45 vous protège encore mieux ! (vers 1959) ou Caporal Extra-fin (vers 1960). Ces compositions rappellent la manière de l’époque Closset. Les personnages – notamment pour les deux premières – deviennent plus monumentaux. Pour Super Marocaine filtre (vers 1962), il reprend un décor sous-marin afin d’évoquer la fraîcheur procurée par un nouveau filtre. Vers 1960, il rajeunit d’ailleurs l’image du Dermaplastic à travers une deuxième affiche. poster_196218_zToujours dans le domaine du tabac, il réalise plusieurs campagnes pour la marque Bastos dirigées vers le monde du travail (Bastos s’installe en Suisse, vers 1960) ou vers un public élégant (Un goût nouveau, Bastos, vers 1960). Les harmonies de couleurs sont souvent imposées par celles du paquet de cigarettes placé au centre de la composition. Pour Dans chaque situation, une Caporal (vers 1960), il dessine d’un trait épais et coloré un personnage la tête en bas. Sa création la plus connue de cette époque est sans doute celle pour La Chinoise (vers 1961) qui reprend le graphisme qu’il crée pour les emballages. Toujours à la demande d’Aramis Arslanian, il réalise à la fin des années soixante plusieurs affiches pour la maison Provimi utilisant un petit personnage-fétiche qu’il crée à cette occasion, un sac d’aliment avec visage, jambes et bras, permettant de multiples utilisations, d’une conception très « française » de la publicité de l’époque.

GEVBGE_Da2251Un important mandat des Pharmacies populaires lui permet de s’exprimer dans un autre registre. Pendant les années septante et quatre-vingts, il réalise leur affiche annuelle pour Noël. Ces publicités ne cherchent pas à vendre un produit mais centrent leur message sur le logo. Le graphiste construit alors toute une série de variantes autour du sigle qu’il fait rayonner de multiples manières. Il va même jusqu’à faire du blanc sur blanc, effet qu’il obtient par des reliefs en carton photographiés.

 

Vers la retraite

GEVBGE_Da2224En 1985, son principal client Aramis Arslanian prend sa retraite. Pierre Duvernay – qui se doute depuis longtemps qu’un tel moment est inévitable – fait face à une baisse considérable de ses commandes. Comme il le dit lui-même : Les maisons pour lesquelles il [Aramis Arslanian] travaillait commencent à « m’oublier » assez rapidement. Dure loi du métier ! Pierre Duvernay collabore désormais avec le Service d’impression du Bureau international du travail. Il se consacre particulièrement au graphisme de l’édition. Sa patte se reconnaît notamment dans ses dessins de couvertures de livres. Travaillant à mi-temps, Pierre Duvernay conserve une clientèle privée. Cette nouvelle étape l’amène au moment de la retraite qu’il prend en 1995, retraite qui signifie la fin de toute activité professionnelle, selon son désir.

Mais comment tourner la page d’un métier qui vous possède ? Il consacre alors du temps à la réalisation de gouaches très fouillées qui lui valent un succès certain, mais qui nécessitent une telle « énergie » qu’elles deviennent malheureusement rares. Grâce au fonds d’archives que Pierre Duvernay a confié à la Bibliothèque de Genève, plus de quarante-cinq ans de travaux sont désormais pérennisés et à travers eux tout un pan de l’histoire du graphisme genevois.

poster_203020_z

 

Légendes des illustrations

Image à la une : Dermaplastic, 1954.

Pierre Duvernay à l’Atelier Closset en 1955. Contre le mur, son affiche pour les cigarettes Marocaine.

Exposition, Ecole des Beaux-Arts, Genève, 1948.

Tabak Vorlage Ja, 1952.

Suffrage féminin, non, 1952.

Dermaplastic, 1954.

Cigarettes Caporal, vers 1953.

Comptoir suisse, Lausanne, 1954.

Cigarettes Marocaine, vers 1949.

Maîtrise et discipline, vers 1955

Cigarettes Marocaine, vers 1960.

Cigarettes Marocaine, vers 1965.

Pâtes La Chinoise, vers 1970.

Bastos s’installe en Suisse, vers 1960.

Cigarettes Caporal, vers 1960.

Dermaplastic, 1958.

Pharmacies populaires Genève, vers 1975.

Provimi, vers 1965.

Cigarettes Marocaines, vers 1965.

 

Toutes les affiches de Pierre Duvernay sont présentées dans le Catalogue collectif suisse des affiches Cliquer ici

Cet article est une version mise à jour de l’article paru dans le Rapport annuel 2004 de la Bibliothèque publique et universitaire, Genève, BPU, 2005, pp. 31-36.

 

Notes

[1] Ces lignes s’inspirent largement d’une autobiographie manuscrite conservée dans le fonds Duvernay à la BPU (Département des affiches).

[2] La discrétion peut avoir des conséquences cruelles mais le Catalogue collectif suisse des affiches – dans lequel la BPU inventorie sa collection – signale clairement l’apport créatif de Pierre Duvernay pour cette affiche comme pour celles auxquelles il a participé durant son engagement au service de l’Atelier Closset. Justice est faite ! (adresse web du Catalogue : http://www.snl.ch/posters)

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *