Hans Erni et l’affiche, un maître du graphisme suisse

Hans Erni et l’affiche

un maître du graphisme suisse

par Jean-Charles Giroud

 

Les références données après le titre de chaque affiche se réfèrent au catalogue raisonné des affiches de Hans Erni : Jean-Charles Giroud, « Hans Erni, les affiches, 1927-2009 », Genève, Patrick Cramer Editeur, 2012 (cet ouvrage existe également en allemand). Les lignes ci-dessous constituent un extrait de l’introduction.

Voir aussi : Jean-Charles Giroud, « Hans Erni », Genève, Patrick Cramer Editeur, 2015 (cet ouvrage existe également en allemand).
Hans Erni (1909-2015), un des plus importants artistes suisses, est avant tout peintre. Mais, dès la fin des années 1920, il réalise de nombreuses affiches qui forment avec les années un ensemble cohérent, intimement relié au reste de son travail. Elles lui permettent de donner la mesure de sa capacité à communiquer, de son sens de la synthèse, de son talent graphique. Elles sont l’expression même de son engagement social, artistique, humain.

poster_199059_zLa renommée et l’amitié aidant, Hans Erni a souvent été sollicité pour la réalisation d’annonces de manifestations, d’expositions, de concerts. Pour lui-même, il dessine de nombreuses affiches qui permettent de suivre pas à pas le développement de sa carrière et sa propre manière de se percevoir. Il cantonne l’essentiel de son activité graphique à l’affiche. Celle-ci n’est pas pour lui une profession mais le moyen de donner une large diffusion à son art et à ses idées. Avec Hans Erni, l’art de la rue porte mieux que jamais son nom et, bien que peintre, il reste comme un des grands affichistes de la Suisse, reconnu bien au-delà des frontières.

Ses premières compositions apparaissent au gré des circonstances. Mais, au cours des années, le hasard ne joue plus qu’un rôle secondaire dans leur apparition. Ses affiches laissent apparaître les lignes de forces qui renvoient une image exceptionnelle de l’œuvre et de la personnalité de Hans Erni. Celui-ci leur a consacré une attention particulière, leur a imposé ses propres règles. Elles ont donc leur existence particulière, leur statut propre et sont incontournables dans l’approche et la compréhension de son travail.

 

Les années quarante, une grande période de création

a017De 1927 – année de ses débuts dans le domaine – à 1939, le nombre de ses affiches reste limité – une douzaine. Le succès des suivantes, la reconnaissance qu’elles lui vaudront, éclipseront presque toutes ces productions antérieures pourtant importantes non seulement pour leur créateur mais aussi pour l’histoire de l’affiche suisse. Les premiers ouvrages qui paraissent sur l’artiste dès 1943 les ignorent comme si sa carrière d’affichiste ne commençait qu’au début des années quarante. En 1943, Konrad Farner ne retient que l’affiche Mehr anbauen oder hungern ? (1942, A17)?[1] En 1944, la publication éditée à l’occasion de l’exposition de Hans Erni au Kunsthaus de Lucerne[2] est illustrée de trois affiches, XX.Nationale Kunstausstellung (1941, A15), Mehr anbauen oder hungern ? (1942, A17), Verband Schweiz. Konsumvereine (1944, A22). En 1945, Konrad Farner illustre son nouvel ouvrage[3] de trois affiches : aux deux dernières citées ci-dessus, il ajoute Gesellschaft Schweiz-Sowjetunion (1945, A24) qu’il considère comme sa meilleure. Seules les affiches engagées intéressent Farner qui n’accorde que peu d’intérêt aux autres. Ce véritable rejet de celles-ci constitue un fait intéressant dans la réception et l’interprétation de l’œuvre de Hans Erni. Mais en 1948, dans un ouvrage moins politisé, Frank C. Thiessing s’intéresse à presque toutes les affiches produites par Hans Erni à ce moment, en omettant toujours celles des années vingt et trente.

poster_102212_zPourtant, en dehors de leur valeur artistique et graphique, celles-ci posent par leur nature même une question fondamentale que doit résoudre Hans Erni. Acteur important de la scène artistique contemporaine helvétique, peintre d’avant-garde devenu célèbre par sa fresque de la Landi, citoyen proche des milieux marxistes, engagé dans le débat d’idées, il est partagé entre les exigences de l’affiche en matière de communication – facilité et rapidité de compréhension, clarté du propos – et son travail de peintre qui met en œuvre des moyens plutôt abstraits, donc peu accessibles au premier abord. Par ailleurs, son intérêt pour l’Antiquité, le rapproche du classicisme. Hans Erni veut être compris du public, non seulement à travers ses affiches mais à travers l’ensemble de son travail. Son partage entre figuratif et abstraction l’amène à des choix. Ses compositions figuratives plutôt décoratives entrent en conflit avec son travail de peintre au sens strict du terme.

poster_196225_zL’artiste se dirige alors vers un art engagé qui associe motifs figuratifs et abstraits, exprimant tous à leur manière la réalité. Son affiche de 1940 pour Hans Erni, Galerie Schulthess Basel – dont il reprend le thème pour XX.Nationale Kunstausstellung qui deviendra célèbre et lui vaudra sa première distinction dans ce domaine – l’exprime lumineusement : elle montre un homme nu dessinant une composition abstraite placée dans l’espace devant lui. L’artiste met face à face le créateur et sa création. La nudité du personnage, exprimant la condition et le pouvoir originels de l’homme, fait pendant à la composition de lignes qui plane devant lui. L’artiste-prophète projette le monde tel qu’il le désire et l’exprime : harmonieux, équilibré, dynamique. Dans un raccourci saisissant, cette page résume les vues de Hans Erni sur l’homme et la société de manière plus fondamentale que toutes ses affiches engagées plus directes et ponctuelles. Elle prolonge et dépasse These Antithese Synthese (1935, A7) en associant figuration et abstraction. Hans Erni enrichit ainsi mutuellement les deux approches et leur donne une portée supplémentaire. Cette expression du rôle fondamental de l’artiste – de tout homme – exprime si bien la conception que Hans Erni se fait de sa mission que ce thème, le « créateur », devient une référence majeure de son œuvre.

Durant la décennie 1940-1949, Hans Erni réalisera plus d’une trentaine d’affiches de toute espèce : culturelles, politiques, sociales, publicitaires. Presque chacune sera un événement. Elles lui vaudront unposter_297139_ze grande célébrité, de nombreuses récompenses et d’innombrables polémiques. Il devient un des plus grands affichistes suisses pour plusieurs générations.

Dans le sillage de sa fresque pour la Landi, l’Office national suisse du tourisme lui commande en 1940 l’affiche Mit dem Ferienabonnement (A14). Celle-ci ne peut se comprendre qu’en relation avec cette œuvre. Hans Erni puise dans le répertoire surréaliste – le premier plan vient en ligne directe de Paul Klee – et donne à son affiche une atmosphère de rêve qui exercera une influence sur les affiches touristiques de cette époque, comme celles de Donald Brun ou Hermann Eidenbenz. Il ajoute une pointe d’humour avec la poule qui picore sa signature : Parti d’une peinture réaliste, il passa d’abord à une représentation réaliste poussée et finit par s’adonner tout entier au monde de la fantaisie et du rêve des surréalistes[4] Il juge que ce style s’adapte particulièrement bien à l’affiche, celle-ci devenant facile à « lire » : Ses affiches sont faites dans cet esprit consciemment et sans détour ; elles parlent à chacun par la précision de leurs formes et la mobilité des lignes[5] Une série exceptionnelle de créations (Mehr anbauen oder hungern ?, 1942, A17, Macht Ferien ! 1945, A25, Seiden Grieder, 1946, A31, Reiner Empfang durch Telephonrundspruch, 1948, A38 , Berner Oberland, 1956, A73) font de lui le représentant le plus important de ce genre en Suisse.

poster_195070_zHéritage de sa période abstraite, il affectionne particulièrement les entrelacs de lignes géométriquement rythmées qui deviennent une caractéristique de son style. Dans les affiches, leur connotation symbolique est accentuée. Elles peuvent exprimer la perfection de l’acte créateur, (XX. Nationale Kunstaustellung, 1941, A15), une utopie sociale (APG/SGA, 1975, A145), l’amitié entre les peuples (Für kulturelle Beziehungen, 1955, A65) ou, plus concrètement, la propagation des ondes radio (Reiner Empfang, 1948, A38). L’artiste peut également leur donner une forme réaliste pour leur faire exprimer la dureté du travail de l’homme (Sahara, 1957, A76), ou, sous la forme d’un fil de fer barbelé, les horreurs de la guerre et de la division (Nordvietnam, Südvietnam, Caritas hilft, 1968, A115).

Avec l’affiche pour son exposition de Winterthour en 1945 (Kunstmuseum & Gewerbemuseum Winterthur, A23), Hans Erni développe une structure typique de l’affiche qu’il réutilisera régulièrement durant toute sa carrière : il concentre dans une surface arrondie un maximum d’éléments de couleurs vives qui focalisent l’attention. Il place le tout sur un fond sombre portant également le texte auquel il voue un soin particulier. Lorsqu’il le peut, il aime le répartir verticalement afin d’augmenter son caractère décoratif.

Ces années sont, pour ce qui concerne l’affiche, les plus créatrices de sa carrière. Elles placent Hans Erni comme un des plus grands graphistes suisses. Les récompenses officielles viennent reconnaître son travail que des articles spécialisés mettent en valeur. Hans Erni découvre la puissance de l’affiche pour la diffusion de son art et de ses idées. Il s’y investit avec conviction.

Mais ces années se terminent amèrement pour l’artiste. Convaincu de communisme par un conseiller national, il fait l’objet d’une polémique qui embrase le pays entier et qui veut l’exclure de la communauté nationale durant ces difficiles années de guerre froide. Il rencontre quelques défenseurs pour séparer les idées d’un artiste de son talent mais il se voit priver de commandes officielles et surtout marginaliser dans le domaine artistique.

 

Dans les années cinquante, art, engagement et amitié

Si les années quarante témoignent du succès de Hans Erni dans le domaine de l’affiche avec des œuvres d’une qualité artistique remarquable et des commandes venant d’horizons très divers, la décennie suivante apparaît en rupture complète avec cette époque. Ce profond changement résulte sans doute des campagnes politiques évoquées plus haut. Critiqué, rejeté des milieux artistiques institutionnels, des pouvoirs politiques et économiques, Hans Erni n’en continue pas moins de travailler et de tracer sa route. Il prend d’ailleurs une stature internationale nouvelle et affirmée.

poster_299204_zDès 1950, Hans Erni travaille essentiellement – dans le domaine de l’affiche – pour lui-même et pour ses amis. Ses affiches pour ses propres expositions – nous y reviendrons – forment l’ensemble le plus nombreux avec des pièces importantes comme Hans Erni, Büchergilde Gutenberg, Zürich (1950, A47), Hans Erni, Neue Galerie am Funkhaus, Luzern (1956, A69), Hans Erni, Galerie Chichio Haller, Zürich (1956, A70), Hans Erni, Galerie an der Reuss, Luzern (1958, A78).

poster_815662_zSon chemin l’amène souvent vers la Suisse romande qui attache moins d’importance à ses idées politiques. Lausanne et Genève l’accueillent volontiers et ses affiches en témoignent : Hans Erni, La Vieille Fontaine, Lausanne (1952, A55), Hans Erni, Galerie Maurice Bridel & Nane Cailler, Lausanne (1954, A60), Hans Erni, Galerie Maurice Bridel & Nane Cailler, Lausanne (1955, A63), Hans Erni, Théâtre de la Cour St-Pierre, Genève (1952, A53), Hans Erni, Musée de l’Athénée Genève (1957, A75).

Dès le début des années cinquante, Hans Erni dispose d’un atelier à Paris. Il participe activement à la vie artistique et sociale des milieux de gauche avec lesquels il se sent en phase et qui lui offrent une tribune exceptionnelle. Il expose régulièrement avec des affiches souvent tirées chez le célèbre imprimeur Mourlot : Hans Erni, Librairie Paul Morihien, Paris, 1953, A57, Hans Erni, Librairie Galerie Kléber, Paris, 1953, A59), Hans Erni, La Gravure, Paris (1957, A74), Hans Erni, La Gravure, Paris (1958, A79). Quelques expositions ont également lieu à Londres (Hans Erni, Zwemmer Gallery, London 1956, A71).

Des commandes lui arrivent encore, comme Nationale Flugausstellung, Gewerbemuseum Luzern (1951, A51) ou Berner Oberland (1956, A73). Mais les principales viennent de Suisse romande : Cinémathèque suisse (1950, A49), La Guilde du livre (1956, A72) ou Comptoir suisse (1959, A81).

Durant ces années, Hans Erni rencontre Jean Gabus, directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, qui lui demande de l’accompagner dans ses voyages en Afrique comme dessinateur. Une longue collaboration débute qui se concrétise notamment par une série d’affiches d’expositions au gré des expositions organisées par Jean Gabus : Brésil, Musée d’ethnographie, Neuchâtel (1954, A66) dans laquelle Hans Erni traduit la modernité de ce pays en évoquant la nouvelle capitale Brasilia et ses peuples indigènes avec leur coutumes, Chine (1956, A68), Sahara (1957, A76), A quoi jouent les enfants du monde ? (1959, A80). Cette série continue les années suivantes avec Parures et bijoux dans le monde (1961, A84), La main de l’homme (1963, A89) et Art nègre (1967, A106). A chaque fois, l’artiste traduit d’une nouvelle et originale manière le propos de l’exposition.

poster_207174_zLes Semaines musicales de Lucerne, dont il avait complètement renouvelé les affiches en leur donnant une dimension artistique unique, ne lui demandent plus de collaboration. Tout au plus reprennent-elles une affiche en 1951 (A52). Par contre, il travaille plus que jamais – ce sont les affiches les plus marquantes de ces années – pour ses compagnons d’idées. Il réalise plusieurs compositions pacifistes, certaines pour la Suisse (Friedenskundgebung, Basel, 1950, A48), d’autres au retentissement mondial comme Weltfriedenskongress, Helsinki (1955, A64), Kongress für Abrüstung und Internationale Zusammenargeit, Stockholm (1958, A77). Cette série est surtout marquée par sa célèbre composition Atomkrieg nein (1954, A61) qui renforce sa marginalité en Suisse et lui vaut une célébrité dépassant largement les frontières de son pays.

Pour la Société Suisse-URSS, il réalise une nouvelle affiche pour des relations culturelles entre les deux pays (Für kulturelle Beziehungen, 1955, A65). Les promoteurs de la tournée en Suisse du Ballet soviétique s’adressent à lui pour l’affiche de leur tournée (Moskauer Ballet, 1955, A67). Ses amis de la Société suisse de consommation lui demandent également une nouvelle affiche (Internationaler Gennossenschaftstag, 1953, A58). Cette dernière collaboration – quoique épisodique – durera plusieurs décennies.

poster_197063_zIl est intéressant de relever que la critique artistique est d’une extrême sévérité avec Hans Erni. Cette attitude se retrouve tant dans la presse romande qu’alémanique. Elle mériterait une analyse en soi tant le mouvement est général, les discours des censeurs alignés les uns sur les autres et, semble-t-il, non sans lien avec les tendances général des journaux en question. Quelques qualités lui sont reconnues. Outre une « habileté prodigieuse », Hans Erni a un sens décoratif développé et est un affichiste remarquable. Cette reconnaissance – si elle met en valeur cet aspect de son travail – est en fait une attaque encore plus fondamentale : l’affiche est considérée un art secondaire – voire vulgaire – dont les ambitions ne peuvent être que modestes par rapport à la peinture[6] :

Cela vous déplaît-il quand on dit de vous que vous êtes un graphiste ?

Non cela ne me gêne pas. Je suis aussi un graphiste. Si l’on ne voit que ce côté de mon œuvre, ce n’est pas moi que je plains, mais ceux qui sont aveugles. La capacité de dessinateur chez un peintre doit sortir pour avoir quelque chose de plus à dire… Ce serait une restriction regrettable d’affirmer que je ne suis que graphiste. Bien entendu j’ai composé des affiches, illustré des livres… mais à côté de cela je peins, je sculpte parce que je ne puis éviter de m’exprimer ainsi. Tout dernièrement, j’ai même fait des tapisseries et j’y ai pris un immense plaisir. Tout cela pour vous expliquer combien je suis invité par moi-même à foncer dans toutes les directions[7].

 

Dès les années soixante, de grandes séries d’affiches

Les années soixante voient la pression se relâcher progressivement sur Hans Erni. Lui-même évolue dans ses engagements. De nouvelles causes – dans le prolongement des précédentes – suscitent son intérêt, comme la protection de la nature. Les affiches de cette époque se caractérisent essentiellement par de grandes séries qui peuvent se prolonger sur plusieurs décennies. Ces suites d’œuvres qui s’enchaînent les unes les autres apparaissent au gré d’amitiés, de contacts, de luttes ou d’intérêts communs.

poster_195416_zUn des ensembles les plus connus concerne la protection de la nature. En 1962, il réalise une de ses plus fameuses compositions Rettet das Wasser (A86). Elle est suivie plus de vingt ans après par Rettet den Wald (1983, A177) puis de Rettet die Luft (1985, A184). Toutes trois évoquent avec brutalité les dangers de la pollution et la mort. Si cet engagement pour la nature est aujourd’hui considéré comme un combat de pionnier, la première composition est interprétée comme une nouvelle l’expression des engagements communistes de leur auteur. Cette suite d’affiches continue avec Rettet die Haut der Erde (1991, A202), öko forum (1992, A205), Baumschutzverordnung Ja (1992, A206), Ja zur Natur (1996, A214), Wasser ist Leben (2006, A218).
Cette série exceptionnelle est accompagnée d’autres affiches engagées puisque pour Hans Erni cette cause est indissociable du combat pour la justice et la paix dans le monde. Il répond donc favorablement à des demandes qui lui semblent servir ses luttes. Ainsi, il participe – mais de manière plus épisodique – aux causes pacifistes avec La Suisse de demain sans arme atomique (1964, A94), Pacem in Terris (1967, A),108 Nordvietnam, Südvietnam, Caritas hilft (1968, A115), Apart (1967, A107), La faim du monde, 2009, A219). Il participe à quelques campagnes politiques qu’il choisit soigneusement, comme celle pour la révision de l’AVS (9.AHV-Revision Ja (1978, A157) qui évoque son affiche de 1948. Il y représente sa mère et sa fille après avoir montré son père. L’entrée de la Suisse dans l’ONU retient son attention dans Uno ja (1986, A188).

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La suite d’affiches qu’il réalise pour le cirque Knie est une des plus marquantes. Cette collaboration commence en 1966 et continue encore en 2009. Il donne libre cours à son amour pour les animaux et à son talent pour les représenter. Pour le Concours hippique de Tramelan, Hans Erni réalise une suite d’affiches exceptionnelles qui donne la mesure de son admiration pour cet animal.

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Son travail pour les Semaines musicales recommence après douze années d’interruption. Leur réalisation témoigne de l’évolution artistique de Hans Erni depuis les années quarante. Ces réalisations se prolongent dans les affiches de concert qu’il réalise pour diverses organisations (Collegium Academicum Genève, 1983, A176 ; Musique suisse des femmes compositeurs, 1984, B34, Festival mondial de musique de jeunes, Genève, 1985, A182).

Ces séries marquent sa production affichée. Elles s’intègrent complètement à son travail de peintre, souvent l’inspirent, souvent tirent leur thématique de ses recherches artistiques. Un tel parcours se révèle exceptionnel dans l’histoire de l’affiche suisse. En s’intéressant d’aussi près à ce moyen d’expression, un peintre de l’envergure de Hans Erni lui donne de nouvelles lettres de noblesse. N’a-t-il pas avec, par exemple, ses affiches surréalistes réussi à transformer l’algèbre en poésie, et à communiquer cette poésie au peuple[8]

 

Les affiches de peintres, la mission de l’artiste

Une bonne partie des affiches de Hans Erni annoncent des expositions personnelles ou, plus rarement, collectives. A ces occasions, l’artiste crée souvent une affiche originale parfois inspirée d’une peinture ou d’une gravure. La multiplicité des sujets, des techniques, des styles cache une grande homogénéité d’intention et une cohérence très affirmée. Leur sens n’apparaît pas au premier coup d’œil, les thèmes semblent coexister parallèlement ou s’interpénétrer. Mais une lecture attentive permet de dégager tant les étapes importantes de la carrière de Hans Erni que l’évolution de sa pensée sur l’art, la société, l’homme et sur lui-même.

Ces affiches rythment l’aventure du peintre. Hans Erni y attire l’attention du public sur des sujets qui lui sont chers. Quels qu’ils soient, personnage mythologique, femme symbolique, couple d’amoureux ou maternité, visage, taureau ou cheval, leur utilisation sur un tel support leur donne une importance et une signification particulières : Mais c’est ici qu’il convient de bien regarder, car ses thèmes sont autant de symboles profonds pour ceux qui savent percer les apparences[9]. Ces affiches préparent le spectateur à « voir » en profondeur l’exposition, à mieux comprendre l’artiste et ses intentions. Pour Hans Erni, elles restent comme autant d’indices qu’il a laissés derrière lui pour marquer les étapes de son chemin.

Grâce à la notoriété que lui ont value sa fresque pour la Landi et l’affiche Mit dem Ferienabonnement (1940, A14), Hans Erni reçoit la commande de celle de l’Exposition nationale des beaux-arts à Lucerne en 1941. Il compose à cette occasion un placard résolument moderne (XX. Nationale Kunstausstellung Luzern, A15) dont l’importance pour Hans Erni a été soulignée plus haut.

poster_050188_zEn pleine guerre mondiale, il organise sa première exposition personnelle dans un musée. L’affiche qu’il compose dans un style très réaliste pour l’annoncer (Kunstmuseum Luzern, 1944, A20) surprend encore par sa nouveauté et sa hardiesse. Hans Erni y montre un homme au visage à demi caché par son avant-bras, probablement l’artiste lui-même, jetant vers le ciel menaçant une pierre percée attachée à une corde. Au-delà des différences de style et de thème, la continuité de pensée frappe d’une affiche à l’autre. En cette époque de violence et d’horreur, symbolisée par les lourds nuages du second plan et la couleur rouge de la composition, on est loin de la perfection sociale rêvée dans l’abstraction. Hans Erni lance – dans un mouvement de révolte ? – ses œuvres vers le public tout en se gardant la possibilité de les ramener à lui. Ce mouvement d’ouverture et de repli montre la dynamique qui animera l’évolution de Hans Erni. Cette affiche respire l’inquiétude d’un artiste-témoin voulant mettre ses œuvres au service d’une cause positive contre les tragiques désordres du temps. Elle annonce et explique ses violents placards sur la bombe atomique ou la protection de la nature qui relèvent de la même réaction contre l’aveuglement de l’esprit trop vite oublieux de son idéal.

poster_197068_zLa mythologie, monde des doubles sens où les dieux cachent plus qu’ils ne montrent, va souvent servir à Hans Erni d’écran sur lequel il projette son évolution personnelle. Sa quête incessante de lui-même et de l’homme trouve une expression originale dans l’affiche de l’exposition de Zurich de 1947 (Kunstsalon Wolfsberg, A34). Hans Erni reprend d’une de ses gravures une curieuse représentation d’Ulysse formée uniquement d’une tête, de deux jambes et d’un sexe. En supprimant le tronc du héros grec, Hans Erni lui enlève les organes qui le rattachent aux nécessités matérielles : les poumons, l’estomac, les intestins. L’artiste insiste sur la dimension exclusivement intellectuelle de sa course. L’aspect d’esquisse et le dédoublement des silhouettes montrent les hésitations et les incertitudes suscitées par les difficultés de l’interminable pérégrination d’Ulysse à la recherche de sa patrie et de Pénélope.

La réflexion du peintre continue. Dans deux affiches suivantes, il insiste toujours sur l’aspeposter_001334_zct cérébral de sa démarche artistique. Le regard scrutateur de l’artiste et son action transformante sur la réalité, thème de son affiche de 1945 pour son exposition de Winterthur (Kunstmuseum und Gewerbemuseum, A29), se prolonge dans le face à face de Planing and Building (1946, A29) où les potentialités des deux mains qui s’emboîtent sont placées sous le contrôle de l’intelligence signifiée par les yeux. Ce travail perpétuel, tendu entre création et réflexion, ne peut se réaliser sans une convergence de tous les moyens de l’artiste, dont les forces peuvent parfois s’opposer. Pour son exposition de Zurich en 1950 (Büchergilde Gutenberg, A47), Hans Erni s’identifie une nouvelle fois à Ulysse dans l’épisode où celui-ci échappe au Cyclope Polyphème en s’accrochant à la toison d’un bélier. L’homme a besoin de l’animal pour sortir de la grotte du monstre et retrouver la liberté tout comme l’artiste a besoin de son corps et du monde réel pour exprimer les vérités les plus profondes et les plus abstraites. Cette double personnalité prend un caractère plus tragique dans le thème du Minotaure que Hans Erni utilise plusieurs fois durant les années 1957-1958. Est-ce une brute sauvage comme l’appelle Apollodore ou l’innocente victime de Pasiphae et du taureau envoyé par Poséidon ? Quoiqu’il en soit, il symbolise la nature humaine inachevée, l’esprit dominé et prisonnier de la bestialité. Mais aussi, par ces confrontations et ces ouvertures qu’affectionne la mythologie grecque, il permet à l’intelligence et à l’amour humains de se manifester au travers de Dédale, Thésée et Ariane. S’inspirant à nouveau d’une de ses lithographies, Hans Erni évoque toujours cette dualité dans l’affiche de son exposition de Cologne de 1956 (Neue Galerie am Funkhaus, Köln, A69). Janus, la divinité aux deux visages qui se fuient sans pouvoir se séparer souligne aussi le sentiment que ressent l’artiste quant à ses deux natures, opposées, complémentaires, solidaires.

Un moment majeur de cette progression se dessine vers 1960, lorsque les sujets mythologiques disparaissent peu à peu de ses affiches d’exposition. Ils sont remplacés par un nouveau thème qui marque une étape dans ses recherches ou, tout au moins, une importante évolution personnelle : son propre portrait. Malgré le succès de sa peinture et sa reconnaissance progressive par ses concitoyens, malgré la liberté intellectuelle que donne la marginalité, Hans Erni souffre de sa mise à l’écart que lui ont value ses opinions politiques. En 1966, une reconnaissance officielle lui est offerte lors d’une grande exposition à Schaffhouse dont l’artiste lui-même raconte les circonstances :

[Walter Bringolf] s’était éloigné du communisme dont il était un militant, et était devenu socialiste… Il a voulu qu’une exposition me soit concernée au Musée Allerheiligen ; il y a invité le président de la Confédération Willy Spühler, et beaucoup de magistrats ont assisté au vernissage, même le colonel commandant de corps Paul Gygli, ainsi que toute une hiérarchie militaire. Cela a été une libération de ce qui, pendant tant d’années, avait été un fardeau. C’était en 1966[10].

poster_150542_zIl s’agit de sa première exposition dans un musée suisse alémanique depuis celle de 1945 à Winterthour. Walter Bringolf insiste pour que l’affiche de l’exposition reprenne un autoportrait peint quelque temps auparavant (A103). Il juge sans doute que le moment est arrivé pour la Suisse de dépasser ses préjugés et de reconnaître le talent du Lucernois. Hans Erni doit donc se montrer tel qu’il est, face au public, ce qu’il accepte pour la première fois. Pour saisir l’importance de ce changement, il faut rappeler avec Claude Roy

qu’il y a évidemment du narcissisme chez Hans Erni, et une certaine satisfaction orgueilleuse à se placer lui-même au centre de son univers. Je ne songe pas tant ici aux autoportraits… qu’à des toiles qui jalonnent régulièrement l’œuvre du peintre… Il y a chez Hans Erni une sorte d’orgueil têtu d’affirmation de soi. Il veut être, il est cet athlète complet de la réflexion et du travail, non point l’Homme avec une majuscule, mais un homme vivant, concret. Figuratif, Hans Erni a l’ambition de l’être quasi littéralement. Il l’est pour ainsi dire doublement, en introduisant dans ses tableaux délibérément figuratifs sa propre figure obstinée et solide[11]

Pour Hans Erni, placé par lui-même au centre de sa peinture, une telle affiche possède une importance singulière : une sorte de nouvelle rencontre avec lui-même qui lui permet d’aller sans masque au devant du public.

Désormais, il va fréquemment se représenter sur ses affiches comme en 1972 à Lucerne (Zeitgenossen sehen Hans Erni, A132). Le double portrait que montre cette dernière affiche était d’ailleurs destiné par l’artiste à être coupé en deux toiles distinctes. Mais, à la demande de Jean-Christophe Ammann, l’organisateur de l’exposition, qui y voyait le symbole de la vie de l’artiste, se mettre au travers du courant, Hans Erni la laisse telle quelle. Son affiche pour la Riji Gallery de New-York (1981, A168) se remarque tant par sa simplicité et son originalité que par l’accent nouveau qu’elle introduit. Ce couple qui forge le visage de l’artiste souligne l’importance de la réalité sociale et affective dans laquelle baigne tout homme et qui le forge au même titre que sa vie intérieure. Faut-il y voir l’antithèse de l’affiche de 1947 (Kunstsalon Wolfsberg, A34) ? Ulysse, centré sur la dimension intellectuelle et personnelle de son voyage, semble projeter, en retrouvant Pénélope et sa patrie, dans le monde des humains et entame une nouvelle étape de son évolution.

La dialectique annoncée en 1935 dans These, Antithese, Synthese (A7), qui se concrétise d’une certaine manière par un balancement entre abstrait et figuratif, trouve une illustration dans ces affiches qui, sur plusieurs dizaines d’années, témoignent du travail de l’artiste pour dégager du spirituel et du réel, les éléments lui permettant d’écrire son œuvre dans un langage accessible mais n’en altérant pas le message. Hans Erni résume cette marche en avant sous la forme du nautile qui apparaît sur une affiche dès 1946 (Zwitsersche Kunst, B2), repris en 1948 pour celle du Musée de l’Athénée à Genève (A36) et dans de nombreuses peintures. Les œuvres de l’artiste naissent d’une longue réflexion qui tourne et retourne sur elle-même sans jamais passer par le même point. Elles vivent une lente maturation, faite d’avancées et de reculs, avant leur concrétisation figurée par un visage à la sortie du coquillage, dont les spirales évoquent un labyrinthe. Hans Erni reprendra ce thème, en le développement, pour l’affiche Evolution by Hans Erni (1991, A200). Malgré les années et l’expérience, l’artiste renaît quotidiennement dans les mêmes souffrances et la même joie.

 

Les affiches engagées : les choix d’un artiste

poster_195413_zDans ses affiches d’exposition, Hans Erni se révèle progressivement. Dans ses affiches engagées, il témoigne de convictions sans ambiguïté. Elles ont toujours été marquées par la volonté de servir la paix, l’ouverture des communautés humaines les unes vers les autres, la lutte contre l’injustice sociale et la défense des plus faibles. Intellectuel aux idées souvent en avance sur son temps, Hans Erni ignore les opinions frileuses et conservatrices. Il n’a jamais caché ses sympathies de gauche même s’il n’a appartenu à aucun parti. Il faut reconnaître peut-être dans cette volonté d’indépendance, la méfiance des vieux Helvètes de Suisse centrale contre tout ce qui peut menacer leur liberté de pensée. Hans Erni déteste tout ce qui ressemble à un dogme. Ses affiches politiques forment un ensemble très limité : huit concernant six votations populaires. Les causes qu’il défend se signalent par leur importance symbolique qu’elles se situent au niveau fédéral ou communal : le vote des femmes, les rentes pour les personnes âgées, la loi fédérale sur les fonctionnaires, l’entrée de la Suisse à l’ONU, la défense de la nature. Ces affiches ont largement capté l’attention au moment de leur placardage et figurent parmi les meilleures de Suisse dans ce domaine grâce à leur qualité artistique. La première d’entre elles (Frauenstimmrecht Ja, 1946, A30) offre un contraste profond avec la production helvétique habituelle dans ce domaine. Remarquable en tout point, composition énergique, choix de couleurs retenant inévitablement l’attention, dessin précis et soigné, franchise du propos bannissant toute démagogie si facile sur ce sujet, elle se comprend aisément tant elle est directe et précise.

poster_812148_zL’affiche de Hans Erni en faveur du vote des femmes se veut volontairement au-dessus de la mêlée. Elle apparaît comme une oasis de paix au milieu d’un débat où des peurs ancestrales et inavouées empêchent tout dialogue objectif. Sans doute involontairement mais avec la même conception de sa mission de peintre, Hans Erni renoue avec cette première génération d’affichistes politiques. Il puise d’ailleurs à la même source patriotique qu’eux lorsqu’il adapte le thème des trois Suisses au Grütli pour la campagne en faveur de la loi fédérale sur les fonctionnaires de 1949 (Aktionskomitee der Arbeitnehmerverbände für das Beamtengesetz, 1949, A41, A42, A43). Ce qui ne l’empêche pas d’innover puisque, pour la première fois, un artiste utilise trois affiches différentes juxtaposées.

poster_193689_zPour l’introduction puis la défense de l’assurance vieillesse et survivants (AVS), il illustre ses affiches d’un portrait de son père en 1947 et d’un autre de sa mère en 1978. La comparaison de ces deux compositions permet de mieux comprendre la démarche du Lucernois. L’institution de l’AVS représente un énorme progrès social mais également de grosses dépenses et un profond changement dans l’attitude vis-à-vis des personnes âgées. L’affiche doit transmettre un message relativement complexe : solidarité et responsabilité des jeunes générations, vieillesse vécue dans la dignité. Il y parvient avec une économie de moyen qui rend son affiche particulièrement claire :

A côté de la tête d’un jeune homme aux dimensions monumentales se trouve un vieillard lisant un livre dans une attitude de repos. La perspective du vieil homme est fortement exagérée, semblable au gros plan d’un homme couché dont les semelles apparaissent beaucoup trop grandes en comparaison de la tête placée en arrière, ce qui produit une déformation spatiale particulière. L’ensemble est dessiné dans un réalisme absolument étonnant, et le sens de l’opposition des personnages inégaux (l’un jeune et l’autre âgé) est saisissable par chacun d’après leur posture[12].

Cette affiche largement diffusée et remarquée va jouer pour beaucoup de témoins contemporains un rôle considérable dans l’acceptation de l’assurance vieillesse. Lors de la neuvième révision de l’AVS, Hans Erni compose une nouvelle affiche (AHV-Revision Ja, 1978, A157) qui fait écho à celle de 1947. Plus simple dans sa conception, elle en reprend la structure générale mais en montrant cette fois-ci des personnages féminins. Le visage de la personne âgée, la mère de l’artiste, occupe la majeure partie de la composition, la nouvelle génération étant figurée par le profil de sa fille Sibylle sur lequel l’artiste a tracé sa signature.

Sans jamais vouloir tromper le passant par des images excessives, Hans Erni réussit, grâce à des compositions audacieuses et originales, des textes réduits au strict minimum, un style réaliste parfaitement maîtrisé, à transmettre sa foi dans les causes qu’il défend tout en gardant une grande modération de propos. Mais cette apparente réserve ne signifie pas que Hans Erni ne sait pas frapper fort quand il le veut.

 

Les affiches pour la paix

La cause que l’artiste a défendue avec le plus d’énergie, qui résume toutes les autres, est celle de la paix, motif principal de son rapprochement avec les communistes : Ce qui me poussait vers eux, c’est l’idée de paix qui faisait partie de leur philosophie…[13]. Dans l’immédiate après-guerre, la division du monde en deux blocs opposés, l’existence d’armes de destruction terrifiantes (l’URSS dispose de la bombe atomique dès 1949) rendent possible un nouvel affrontement encore plus destructeur que le précédent. Pour éviter que la guerre froide ne dégénère en un conflit total, un large mouvement pacifiste émerge partout, en particulier dans les milieux intellectuels. Très vite, il se politise. L’Union soviétique y attache un vif intérêt et suscite le premier Congrès mondial des intellectuels pour la paix en 1946 à Wroclaw (Pologne). La vision soviétique de la situation mondiale élaborée par Andrei Jdanov domine les débats. Elle divise le monde en deux camps l’un impérialiste, antidémocratique, fauteur de guerre, soutenant les régimes et mouvements profascistes, et l’autre socialiste et démocratique, aspirant à la paix[14].  »

En France, le pacifisme s’épanouit autour du Mouvement de la Paix que fondent quelques compagnons de route[15] issus de la Résistance : Yves Farge, Vercors, Jean Cassou et d’autres. En 1949 se tient, sous la présidence de Frédéric Joliot-Curie, à Paris et à Prague, le Congrès mondial des partisans de la Paix. Le Parti communiste français y tient un rôle déterminant. La colombe de Picasso l’annonce. Dans le sillage du chef-d’œuvre de Picasso, et des autres qui suivirent[17], dans cette ambiance de guerre froide et de pacifisme actif, Hans Erni dessine une colombe de la paix en 1950 (Friedenskundgebung Basel, A48), première d’une longue série. Ce bel oiseau aux ailes largement déployées sur le fond bleu du ciel sert d’affiche pour annoncer une manifestation à Bâle. Imprimée par la Coopérative d’imprimerie du Pré-Jérôme à Genève, établissement du Parti suisse du travail, cette affiche révèle discrètement ses liens avec la gauche helvétique.

Alors que les congrès et les réunions pour la paix fourmillent, Bertrand Russell et Albert Einstein conduisent ensemble en 1954 une campagne contre la bombe atomique largement reprise dans la presse socialiste en particulier. Les essais nucléaires américains l’attisent de même que l’effondrement français au Vietnam et la guerre de Corée. La chasse aux sorcières suscitée aux Etats-Unis par le sénateur Joseph McCarthy trouve un écho en Suisse romande par l’inculpation du professeur de littérature grecque à l’Université de Lausanne, André Bonnard, ancien président du Mouvement de la paix. Ce grand ami de Hans Erni doit répondre de l’accusation grotesque d’espionnage. Son procès a lieu quelques jours avant la Conférence de Genève sur l’Extrême-Orient qui commence le 26 avril. Dans cette ambiance pourrie et dangereuse, Hans Erni compose une nouvelle affiche contre la guerre, Atomkrieg Nein (1954, A61).

poster_396099_zL’artiste y extériorise avec force son angoisse qu’il traduit dans une composition extraordinaire d’imagination, de maîtrise technique et de violence, l’une de ses plus puissantes affiches : prodigieuse et terrible affiche sur la bombe atomique, un des chefs-d’œuvre de l’affiche sociale contemporaine[18]. Il raconte lui-même le contexte et le destin de cette affiche :

J’ai créé cette affiche à l’époque où la guerre du Vietnam approchait de l’échéance décisive de Dien Bien Phu et où un recours à la bombe atomique par les Etats-Unis était discuté. Cette question faisait l’objet de délibérations à Genève au niveau des ministres des affaires étrangères. Pendant cette rencontre, l’affiche a été interdite et ce n’est qu’après le départ de John Foster Dulles qu’elle put à nouveau être affichée[19].

Rare affiche que Hans Erni compose uniquement en noir et blanc pour en accentuer l’effet, elle est volontairement choquante :

Le message d’avertissement produit un effet dramatique inégalé. A partir d’une tête de mort dressée sur fond noir se développe une gigantesque nuée radioactive en forme de champignon : une interprétation surréaliste de la relation de cause à effet[20].

Cette affiche frappe l’opinion et déchaîne naturellement les passions, provoque un nombre incalculable d’articles de journaux et est interdite temporairement dans certaines villes du pays. On lui reproche même de susciter une influence déplorable sur les enfants et la jeunesse.

En cette même année 1954, son œuvre lithographié fourmille de scènes amoureuses, de familles et de maternité. Hans Erni, hanté par le danger atomique, semble compenser l’angoisse qu’il ressent par la multiplication d’œuvres artistiques imprégnées de fécondité et de bonheur. L’artiste semble vivre dans plusieurs univers séparés. Pourtant ceux-ci s’appuient les uns sur les autres, s’équilibrent dans un seul mouvement créateur au service de l’art et de l’homme. Ils évoquent le va-et-vient de These, Antithese, Synthese (1935, A7) et la dynamique d’ouverture et de repli de l’affiche de 1944 (Kunstmuseum Luzern, A20).


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En 1955, Hans Erni réalise une importante composition Weltfriedenskongress Helsinki (A64). Des multiples représentations de colombe que l’on avait déjà pu voir, celle-ci est sans doute l’une des plus réussies et des plus originales. L’artiste, dans un style dépouillé et des couleurs austères, montre deux mains tendues d’où s’envole une colombe[21]. La paix n’est pas une abstraction philosophique mais le fruit de la volonté et du travail des hommes. En 1958, par effet d’alternance, c’est à nouveau une composition dramatique qu’il crée pour le Kongress für Abrüstung und Internationale Zusammenarbeit (A77), une mère et son enfant fuyant la guerre.

 

Vers un engagement plus large

Sa lutte pour la paix prend progressivement une dimension plus large. Hans Erni soutient de plus en plus les causes humanitaires comme la lutte contre la misère (Der STFV kämpft, 1957, B12, Freie Menschen in einer freien Welt !, 1960, B14, Die Walliser kommen Ayaviri zur Hilfe, 1962, A88) ou contre la faim comme sa composition de 2009 qui rappelle les plus grandes affiches de l’artiste (La faim du monde, A219).

Ses affiches deviennent plus paisibles et plus humaines. L’artiste renonce à de grandes mises en scène dramatiques. Pour le centenaire du Comité international de la Croix-Rouge, il opte pour une femme soutenant le corps d’un blessé (Croix-Rouge, 1963, B16) qui fait appel plus aux sentiments du public qu’à ses craintes et appréhensions. Cette affiche, dont le caractère artistique est plus affirmé et plus proche de ses lithographies montre également la grande capacité de renouvellement stylistique de l’artiste. Qui pourrait reconnaître dans ces diverses compositions la même main ?

S’il répond aux demandes d’autres causes, il n’oublie jamais celle de la paix. En 1964, il crée une nouvelle affiche pour annoncer une manifestation pacifiste d’autant plus provocante qu’elle se tient en marge de l’Exposition nationale de Lausanne. Son affiche, contresignée par des personnalités aussi nombreuses que courageuses, La Suisse de demain sans armes atomiques (A94), étonne par ses raccourcis graphiques. Hans Erni met face à face deux visages, l’un angoissé, prisonnier de l’atome, l’autre paisible car libéré de la peur de la guerre. Si la différence d’expression des deux personnages donne la clé de leur état intérieur, Hans Erni l’exprime de façon plus abstraite par le réseau de lignes qui les entoure. Le premier étouffe sous une chevelure anguleuse et menaçante, l’atome, alors que le second exprime sa quiétude intérieure par la courbe de ses mèches et les fleurs qui les terminent. Pour Hans Erni, la première victime de l’arme nucléaire est son inventeur lui-même par l’incroyable puissance qu’elle lui donne et qui le rend esclave des fortunes sacrifiées et du raisonnement sur l’Autre qu’elle suppose. Par contre, renoncer à l’arme atomique témoigne d’une grande maturité spirituelle et d’une volonté de créer un climat de confiance et de collaboration enracinant solidement la paix entre les hommes.

poster_950145Pour souligner la globalité de son combat, Hans Erni accepte en 1967 de réaliser l’affiche Pacem in terris II (A108) pour un congrès chrétien tenu à Genève approfondissant les réflexions du pape Jean XXIII publiées en 1962 dans l’encyclique Pacem in terris. Une fois encore l’artiste use d’une nouvelle manière. Il exprime l’universalisme de la conquête de la paix par un globe terrestre, dont sortent des flammes, autour duquel les hommes font face au même destin[26]. La qualité du dessin, la dynamique de la ligne, qui forme peu à peu une croix issue d’un cercle, le contraste de couleurs intenses, chaudes et froides, composent une affiche d’une beauté peu commune. Le même style se retrouve dans HEKS (1974, A141).

poster_109210_zEn 1968, Caritas lui demande une affiche pour l’aide au Vietnam alors en pleine guerre civile (Nordvietnam, Südvietnam, Caritas hilft, A115). Il ne peut qu’abandonner sa manière empreinte d’idéal humain qui paraîtrait bien dérisoire devant la brutalité des faits. Sur un fond de désert et de ciel gris traités de façon surréaliste, il oppose deux visages de souffrance. Un long fil de fer barbelé tordu a pris place de l’harmonieux réseau de lignes si prisé par l’artiste. Il représente le profil d’un visage exprimant la douleur. A l’arrière-plan, le soleil est masqué par une boucle du barbelé : la paix et la guerre face à face. A juste titre, elle fut couronnée comme une des meilleures affiches suisses de cette année au concours du Département fédéral de l’intérieur.

Avec régularité, l’artiste reprend le thème de la paix : en 1979 pour l’Unicef (A159), en 1987 (Flüchtlingshilfe, B39). On le retrouve dans l’esprit d’autres affiches comme celle où une jeune femme enlace l’Europe symbolisant l’unité du continent (Europa, deine Region, 1980, A164). Il envahit de nouveaux domaines, l’aide à l’enfance (Gala Unicef, 1970, A121), ses propres expositions personnelles (Lebendige Zeitgenossenschaft, Luzern, 1987, B40) ou la publicité pour les télécommunications (Verständigung durch Telekommunikation, 1982, A174). Dans cette dernière, la démarche de l’artiste consiste à placer dans les angles de l’affiche, quatre figures regardant deux colombes placées au centre.

Son combat pour une société pacifique passe également par la protection des plus faibles. On a déjà vu sa sensibilité aux grandes causes philanthropiques. Il produit de nombreuses affiches pour l’enfance meurtrie ou handicapée (Village d’Aigues Vertes, 1964, B18, Terre des hommes, 1967, B20, Nationaltage zugunsten der geistig Behinderten, 1968, B22, Liechtli-Fäscht, 1968, B23, etc.).

Pour l’aide au Niger (Pestalozzi hilft Niger, 1971, A129), il compose une affiche inattendue où son trait clair dessine un visage noir entouré d’un capuchon bleu, évoquant les Touaregs. En 1974, pour Caritas-Allemagne qui lance une campagne d’aide aux régions africaines dévastées par la sécheresse, il reprend une toile de 1951 Squelette de zébu (Dürrekatastrophe, A139). Il en conserve le réalisme et l’aspect dramatique accentué par le sol désertique qui occupe tout l’espace. En 1967, il compose la première affiche suisse contre l’apartheid en mêlant dans un même dessin les profils d’un Noir et d’un Blanc accompagnés d’une colombe dont les ailes représentent les mains des personnages (Apart, A107).

 

La lutte pour la protection de l’environnement, la paix avec la nature

Pour Hans Erni, au départ de tout, il y a la certitude que l’homme peut maîtriser les forces de la nature et les faiblesses de la société, s’assujettir non seulement la puissance des fleuves et les richesses de la terre mais aussi, s’il en déchiffre les principes et en dégage les lois, organiser au profit de l’intérêt général les grands mouvements de l’économie et les grands rythmes de l’histoire[27].

Hans Erni croit en l’homme. Au début des années soixante, l’attention de l’artiste est attirée par les problèmes d’environnement liés à l’industrialisation. Il ne sera d’ailleurs pas le seul à suivre ce chemin. De nombreux pacifistes, communistes ou contestataires de la fin de cette décennie verront dans l’écologie une alternative permettant de surmonter les clivages politiques résultant de l’affrontement des partis traditionnels.

image0-3Leur constat repose sur une vision pessimiste des conséquences de l’activité de l’homme sur l’environnement. Celui-ci apparaît comme un apprenti sorcier borné dont le bilan est particulièrement lourd : excès d’une science sans conscience, application aveugle des techniques sacrifiant tout au profit et à la croissance économique, industrialisation et urbanisation provoquant d’intenses pollutions et appauvrissant la faune et la flore, désertification. Le constat écologique veut aller beaucoup plus loin en soulignant que l’homme lui-même est menacé : disparition de peuplades fragiles par rapport aux civilisations industrielles, intoxication par la contamination de la chaîne alimentaire, tensions sociales et internationales dues au pillage des richesses naturelles de la terre, surarmement. L’homme déséquilibre la planète par son incompétence à gérer raisonnablement son héritage naturel.

Pour Hans Erni, la prise de conscience de cet échec, provoque un choc qui se répercute sur toute son œuvre. Ses certitudes sont remises en question. Désormais, la lutte pour la protection de l’environnement prendra une place toujours plus grande au côté de son engagement social même s’il continue à garder la même foi dans la science qui peut fournir des solutions pour résoudre les problèmes de l’environnement. Les affiches écologiques de Hans Erni sont peu nombreuses mais ont, elles aussi, contribué très largement à le faire connaître. Elles sont en général d’une violence qui donne la mesure du traumatisme de l’artiste. La nature n’est jamais traitée pour elle-même. L’homme, une fois de plus, occupe le centre des préoccupations du Lucernois.

La première date de 1961 (Rettet das Wasser, A86), époque de pionniers où les défenseurs de l’environnement étonnaient par leur cause dont on ne soupçonnait pas l’urgence. Dans cette affiche, l’une de ses plus célèbres et importantes, Hans Erni utilise un crâne qu’il place dans un verre d’eau. Il insiste sur la relation vitale entre l’eau polluée et l’homme. La main qui occupe une grande partie de l’affiche peut appartenir à celui qui a empoisonné l’eau, comme à celui qui va mourir en la buvant. La même ambivalence préside à son affiche d’intérieur Protection de l’environnement (1971, A130) :

…il associe la tête de mort à une mère tenant son enfant dans son giron, les yeux pleins de reproches anxieusement levés vers le ciel. Une tête d’homme, rappelant les traits de l’artiste contemple l’enfant, le regard effrayé. A droite de la composition on perçoit des structures moléculaires dérivant de la pétrochimie, de même qu’un schéma abstrait de production de cette industrie. La mire symbolise le danger mortel dû à la pollution de l’environnement, danger qui est repris et renforcé par le fil croisé dont le centre vise les lèvres de la mère. Le crâne sera tout ce qui subsiste après l’accident mortel[28].

1985__Rettet_die_LuftHans Erni oppose plus clairement la lutte entre la vie et la mort. Il développe même une véritable allégorie de la pollution en partant d’une de ses origines, l’industrie pétrochimique. L’homme, symbolisé par le visage partiellement masqué, regarde consterné les résultats des forces qu’il a mises en mouvement sans pouvoir les maîtriser.

Cette affiche provoque une nouvelle polémique. L’hystérie anticommuniste et les préjugés contre Hans Erni atteignent une telle intensité que cette affiche est interprétée comme l’expression de son engagement communiste. Sa violence pose problème au point que l’artiste doit publier une déclaration :

Des reproches m’ont été adressés ces derniers temps à propos de l’affiche que j’ai dessinée sur la protection des cours d’eau. Je tiens à exprimer le regret que la pensée qui était à la base de ma contribution puisse être ainsi déformée. Je tiens à préciser que cette affiche est due à ma propre initiative et que je l’ai dessinée sans aucune rémunération, simplement pour servir la cause de la protection des cours d’eau, pour laquelle elle avait été conçue. Quant à mon attitude politique, je tiens à répéter que je n’ai rien à ajouter à la déclaration que je fis à la suite des événements de Hongrie, et qui demeure valable[29]

Wasser_ist_Leben_nutzen_schutzen_renaturieren__Schweizerischr_Fisch-Verband__Plakat_2007_ADouze années plus tard, en 1983, Hans Erni enchaîne avec une autre affiche de la même série Rettet den Wald (A177). S’il opte pour un style moins fini, sa démarche est très proche de celle utilisée dans Rettet das Wasser. L’arbre qui va être abattu, c’est l’homme. En détruisant la forêt, l’homme détruit un être vivant et se détruit lui-même. Hans Erni, si pénétré de culture antique, continue à utiliser discrètement un thème mythologique. Les Anciens Grecs désapprouvaient que l’on abîme ou détruise une plante. Après l’histoire de Dryope, transformée en arbre, ils voulaient croire que chaque buisson ou arbre puisse dissimuler une déesse ou un humain comme encore Philémon, Baucis ou Daphné. Cette affiche ne manque pas d’être remarquée tout comme celle qu’il réalise en 1985 Rettet die Luft (A184) qui se signale par le réalisme de l’écorché anatomique. Ce troisième pas de la danse macabre pour l’environnement semble atteindre les limites du supportable et l’affiche dut détourner le regard de plus d’un passant. Il faut à nouveau attendre plusieurs années pour que l’artiste compose une nouvelle œuvre sur ce thème. En 1991, pour une campagne visant à préserver la couche d’ozone de l’atmosphère, il crée Rettet die Haut der Erde (A201). Sa manière est moins dramatique et le texte, relativement abondant, limite l’impact de l’illustration. L’année suivante, dans son affiche pour oekoforum Luzern (1992, A204), Hans Erni développe le sujet de Rettet den Wald, mais montre l’arbre comme un être vivant épanoui. Sa vision du problème n’est donc en rien modifiée par rapport à ses premières affiches écologiques. Il revient à une thématique plus forte dans son affiche pour Baumschutzverordnung Ja (1992, A205). Ses deux dernières affiches se révèlent plus optimistes. La couleur et la lumière sont de rigueur pour Ja zur Natur (1996, A213) et Wasser ist Leben (2007, A217) ouvre sur la vie et se situe aux antipodes de Rettet das Wasser.

Pour Hans Erni, la nature est vivante au même titre que l’homme. Elle demande donc les mêmes soins, les mêmes attentions de la part de celui qui semble plutôt la trahir en l’exploitant à outrance. Le petit nombre de ces affiches est inversement proportionnel à l’engagement de Hans Erni dans cette cause. Son inquiétude va même sans doute en grandissant devant l’inconscience individuelle refusant un effort même minime pour protéger la Terre.

 

D’autres affiches, d’autres thèmes

En 1975, en réponse à une commande de la Société générale d’affichage qui fête alors son septante-cinquième anniversaire, Hans Erni développe dans une immense composition en trois parties sa conception du rôle de l’affiche (A145). Celle-ci doit exprimer sur les murs une sorte d’idéal social, symbolisé par les lignes, s’inscrivant dans la réalité quotidienne soulignée par l’afficheur dont les gestes simples couvrent la ville de beauté et d’harmonie.

poster_150421_zUne telle opinion, en continuité avec ses exigences humaines et sociales, limite naturellement les possibilités de l’artiste dans le monde de la publicité commerciale. Il refuse entre autres toute collaboration avec l’industrie du tabac ou de l’alcool. Cette indépendance lui a sans doute permis ses audaces graphiques auxquelles il doit une place unique dans l’histoire de l’affiche. Finalement, ses œuvres strictement commerciales sont rares et appartiennent à des domaines qui lui conviennent. Il dessine la première en 1938, pour la compagnie Imperial Airways (A12). En 1946, il réalise sa plus célèbre, primée d’ailleurs par la Confédération suisse lors de son concours annuel d’affiches, Seiden Grieder (A31). Il accepte de l’exécuter à condition de pouvoir décrire le processus de fabrication de la soie naturelle. Dans un style japonisant et surréaliste, avec une précision scientifique, il montre les différentes étapes du développement du cocon et de la chenille. L’affiche dégage un charme qui fait oublier sa destination commerciale. Pour Evian, une maternité symbolise le don de l’eau minérale (Evian l’eau vraie, 1964, B19), pour Air India, l’artiste choisit, d’après des études réalisées en Indes, le paon, animal national de ce pays (1974, A142).

poster_200043_zHans Erni a répondu favorablement à bien des sollicitations pour créer des affiches annonçant telle ou telle manifestation. Pour les Semaines musicales de Lucerne, il en réalise une importante série. En 1942, il opte pour une joueuse de flûte (A16). Mais souvent, il préfère les scènes mythologiques. Est-ce Pan qui joue du pipeau en 1943 (A19) ? Quelle est la muse qui s’envole dans l’extraordinaire affiche de 1946 (A28) ? Orphée séduit-il Eurydice en 1944 ou en 1963 (A21 et A91) ? Quelle déesse joue-t-elle des cymbales en 1947 (A33) ? Quoiqu’il en soit, dans ces affiches Hans Erni à nouveau conjugue simplicité de moyens, audace des compositions, subtilité et sensibilité d’inspiration. Le renouvellement de sa manière se remarque entre 1943 et 1944 et à nouveau dans les affiches suivantes où il insiste plutôt sur l’effet charmeur et pacifiant de la musique. Il adopte une ligne très harmonieuse qu’il accorde à des teintes douces qui semblent se fondre les unes dans les autres (1969, A118, 1972, A133). Celle de 1972 en particulier ressemble à un poème dessiné. Elle est inspirée par l’Oiseau de feu d’Igor Stravinski. En 1978, pour le cinquantième anniversaire des Semaines musicales qui coïncide avec la célébration du chroniqueur lucernois du seizième siècle Diebold Schilling, il associe l’historien dans un costume de la Renaissance avec une jeune fille jouant de la flûte (A156).

83-2260Hans Erni consacre d’autres affiches à la musique. Pour le concours Clara Haskil (1963, A90),

il lui vient l’idée de ne représenter que des mains courant sur les touches comme motif principal. L’œuvre reçoit un caractère de médaillon par la structure irrégulière des lignes dessinant les touches, par l’encadrement de la composition dans un cercle dessiné à main libre, dont l’unique trait plus épais marque la limite des touches, en même temps qu’il ébauche les contours estompés d’un visage. Hans Erni réussit non seulement à rendre visible le caractère immatériel du jeu de Clara Haskil, mais aussi les vibrations de la musique[30].

Alors que pour le Collegium Academicum, il choisit un sujet simple et direct (1983, A176), il reprend un thème qui lui est cher en 1985 (Festival mondial de musique de jeunes, A182) : la colombe de la paix unit autour de la musique les hommes de tout horizon comme Orphée apaisait les querelles des Argonautes en faisant vibrer sa lyre.

Le mythe d’Icare lui inspire plusieurs affiches (ICAO, 1984, B35, LUPO, 1985, A183). Celles pour Nationale Flugausstellung (1951, A51) se distingue par son audacieuse composition. Pour le Verkehrshaus Luzern (1972, A135), il reprend la grande fresque du hall de l’aviation qui met en scène le Minotaure et Icare, symboles de l’esclavage et de la liberté. Pour la Kunst- und Antiquitätenmesse de Berne (1965, A98), il réveille le vieux Chronos qui tient son sablier, mais c’est sans doute pour les représentations de Prométhée à Avenches (1946, A27) qu’il réussit une de ses meilleures affiches. poster_194498_zFace à face mystérieux, entre le héros, ami des hommes, et sa créature, par l’intermédiaire d’un taureau blanc. L’affiche permet de multiples lectures. Celle pour le Salon de l’auto de Genève (1980, A162), qui rappelle d’ailleurs l’affiche du Comptoir suisse (1959, A81), illustre bien la manière dont Hans Erni répond à une commande. Il ne s’agit pas pour lui, amateur de belles voitures et de vitesse, de dessiner une splendide machine, mais d’illustrer l’ « idée » de transport : un jeune homme – un dieu ? – court et de son mouvement naissent des roues. Remarquons qu’à cette occasion l’artiste proposa un projet qui valorisait les économies d’énergie, sujet rejeté car trop sensible. Il procède de même pour les affiches de la Société de consommation (Konsumverein, 1930, A6, 1944, A22, 1953, A58, 1965, A99) et celles destinées à promouvoir les télécommunications (Reiner Empfang, 1948, A38, Pro Telephon, 1977, A153, Verständigung durch Telekommunikation, 1982, A174).

Hans Erni aime répondre positivement aux sollicitations des organisations internationales comme l’Unesco qui lui demande, par exemple, une affiche pour la Décennie mondiale du développement culturel (1988, B42) dont il explique lui-même le sens :

Cinq visages de cinq continents différents incarnent la Terre et symbolisent la multiplicité créatrice de la vie en commun, sociale et culturelle. Exprimant le bonheur de vivre, ils se dressent dans la lumière du soleil dont le rayonnement figure l’oeuvre multiple menée par l’Unesco[31].

poster_189145_zA la demande de son ami Jean Gabus, directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, il réalise plusieurs affiches d’exposition de 1955 à 1977. Elles témoignent tant de la rencontre de deux hommes d’horizon différent mais recherchant la même chose, l’homme, que de l’intérêt de Hans Erni pour la découverte d’autres civilisations. Cet ensemble de neuf affiches peut se diviser schématiquement en deux séries. Dans la première, il cherche à pénétrer l’intimité culturelle d’une population qu’il présente de manière très didactique dans un style parfois surréaliste. L’affiche Sahara (1957, A76) montre en même temps la stérilité du sol, la modestie des peuples du désert, leur artisanat, l’utilisation de leur tissus :

Hans Erni veut démontrer qu’il est possible de créer de bons et beaux objets avec de primitifs outils. La superposition de la jeune fille au métier à tisser n’est réalisable qu’à l’aide du dessin, une solution photographique ne le serait guère qu’à l’aide d’un montage. Et les valeurs d’expérience dont parle Hans Erni, lui permettent de montrer le visage en même temps dans sa solitude et son attachement à la terre ; l’artiste est en mesure d’utiliser et de réunir plusieurs expressions dans une seule composition[32].

Son affiche Art nègre (1967, A106) culmine dans cette approche ethnographique très rigoureuse qui rappelle la précision scientifique d’autres œuvres de l’artiste. La composition apparaît presque abstraite tant le sujet est inattendu et cadré de manière originale. Cette poitrine féminine aux tatouages rituels ne se révèle que lentement. Elle donne la mesure de l’inépuisable inspiration de l’artiste, de son audace à exprimer l’essentiel de l’identité d’un peuple. Mais lorsqu’il aborde dans les affiches de la deuxième série, des questions plus générales concernant l’homme, il use de fantaisie et adapte son style au thème avec une facilité déconcertante. Le réalisme rigoureux disparaît et les affiches relèvent d’une démarche intellectuelle cherchant à approfondir le sujet de l’exposition parfois de manière paradoxale. Pour La main de l’homme (1963, A89), il montre deux mains droites inversées, pour Parures et bijoux (1961, A84), il peint une femme nue sans le moindre collier, pour A quoi jouent les enfants du monde ? (1959, A80), il choisit un enfant jouant avec son pied au cœur d’une étoile.

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Hans Erni a souvent associé à ses placards un message qui lui tient à cœur. Pour les affiches du Concours hippique de Tramelan, il ne s’agit plus de transmettre des idées ou de défendre les déshérités. Il laisse donc libre cours à son immense admiration pour le cheval. Servi par une technique qui se joue des difficultés et trouve sans cesse de nouveaux moyens d’expression, Hans Erni montre à chaque affiche sa joie de célébrer la beauté et le dynamisme de l’animal, de partager sa passion. Il ne montre jamais de scènes équestres mais seulement le cheval, dont la fougue n’est arrêtée par aucun mors. Symbole de puissance, de liberté, de volonté et d’intelligence, il n’est peut-être pas sans rapport avec l’idée que l’artiste se fait de lui-même. Commencé en 1964 (A92) et terminé en 1996 (A212), cet ensemble d’affiches prend avec le temps des allures d’épopée à la gloire de l’animal. Certaines d’entre elles ressemblent à des visions oniriques chargées de significations inconscientes, comme dans celle de 1992 (A203). L’homme ne peut maîtriser un tel animal mythique (1969, A117) que si celui-ci l’accepte librement (1987, A190). Hans Erni s’est expliqué sur cet amour du cheval :

Qu’aimez-vous tellement chez les chevaux ?

Le mouvement et la concentration. Il est impossible de dompter un cheval. Il reste dans un sens toujours un animal sauvage, et ça c’est formidable. Regardez la musculature d’un cheval, c’est quelque chose d’extraordinaire. Je peins les chevaux toujours sans harnachement, car sous la selle, ils sont pour moi déjà un peu domptés. Il y a un aspect affectif aussi. Ma première femme est décédée d’une chute de cheval, et tout cela laisse des traces. De plus, le cheval est l’animal le plus proche de l’homme, celui qui est presque toujours mis en comparaison avec l’homme. Le Pégase de la mythologie, cet animal qui touche le rocher et laisse jaillir la source de l’imagination poétique sont des aspects qui m’attirent vers le cheval[33].

Pour le Cirque Knie, il dessine – sur une période de plusieurs dizaines d’années –  de nombreuses affiches. Celles-ci lui permettent d’affirmer avec une singulière allégresse son amour des animaux – prolongement de son amour pour la nature – et d’affirmer sa capacité à saisir leurs expressions. Chaque animal se voit dessiné sur le vif, avec ses caractères et ses spécificités. A l’heure actuelle, sa dernière affiche pour Knie date de 2009 (A218) montre un Pégase en vol. Avec ce thème mythologique, Hans Erni aborde un nouveau domaine pour ce fidèle commanditaire.

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Dans l’œil du cyclone

Les affiches de Hans Erni sont à la mesure des créations de l’artiste, un monde à peine exploré et plein de paradoxes apparents. Cependant, elles ne constituent qu’un fragment, très significatif il est vrai, de son œuvre entier. Hans Erni apparaît comme un des affichistes les plus marquants de sa génération. Par son originalité artistique, son sens de la composition, ses sujets inspirés si souvent par ses engagements sociaux et politiques, il a composé un ensemble d’affiches unique. Il s’est retrouvé sur toutes les lignes de démarcation de son siècle, là où les hommes s’affrontent. Il y affirme par l’affiche ses convictions et son idéal de paix entre les idéologies, les races, avec la nature. Il lutte contre l’esprit de frontières, tant celles qui existent entre les hommes qu’à l’intérieur de celui-ci.

Bon nombre de ses affiches posent des questions, parlent de paix nécessaire et urgente. Leur but est de sensibiliser. Elles appellent le public, l’interpellent parfois brutalement. Jamais elles ne le laissent en périphérie de l’œuvre. Au contraire, elles en figurent comme un point milieu, un œil du cyclone dans lequel toutes les forces de l’artiste tourbillonnent, se concentrent, se conjuguent ou s’affrontent.

Beaucoup de ces affiches ont leur existence propre. Leur message politique, social, écologique se suffit à lui-même. Mais par la dimension artistique que l’artiste leur a donnée, ce serait les trahir que de les regarder distraitement ou rapidement. Cependant, lorsqu’on les approche pour mieux les comprendre, elles se dérobent. Les plus puissantes comme les plus modestes reposent souvent sur d’autres œuvres, peintures, gravures, sculptures, plus subtiles qui respirent d’une manière ou d’une autre l’harmonie ou le désordre, la présence ou l’absence d’amour.

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[1] Konrad Farner, Hans Erni, Weg und Zielsetzung des Künstlers, Arbeiten aus den Jahren 1931 bis 1942, 1943.

[2] Paul Hilber, Konrad Farner, Hans Erni, Musée des beaux-arts, Lucerne, 6 août – 23 septembre 1944. Lausanne, Formes et couleurs, 1944.

[3] Konrad Farner, Hans Erni, ein Maler unserer Zeit, Zürich, Vereinigung « Kultur und Volk », 1945 (Erbe und Gegenwart).

[4] B. von Grüningen, De l’impressionnisme au tachisme. Bâle, Birkhäuser, 1964, p. 218.

[5] Id., ibid.

[6] Voir notamment à ce sujet : Jean-Charles Giroud, « Evolution d’une œuvre, tribulations d’un homme». Dans : Erni, rétrospective. Martigny, Fondation Pierre Giannadda, 1999, p. 23-44.

[7] « Hans Erni « Tout art doit être engagé », entretien avec Guy de Belleval ». Dans : Journal de Genève, 28 juin 1969.

[8] « Rive gauche, rive droite ». Dans : Gazette de Lausanne, 21.10.1950.

[9] Jean Graven, « Hans Erni et sa vision du monde, de l’homme, de son art ». Dans : Catalogue de l’exposition de l’Athénée, 1965, Genève, 1965, p. 8.

[10] « Entretien avec Hans Erni par Claude Richoz ». Dans : Erni, vie et mythologie, Martigny, Fondation Pierre Giannadda, 1989, p. 24.

[11] Claude Roy, Hans Erni. Lausanne, Clairefontaine et La Guilde du livre, 1964, p. 14-18.

[12] B. von Grüningen. De l’impressionnisme au tachisme…, p. 218.

[13] « Entretien avec Hans Erni… », p. 23.

[14] Dominique Berthet, Le P.C.F., la culture et l’art. Paris, La Table Ronde, 1990, p. 18-19.

[15] Sympatisants communistes non inscrits au Parti communiste français.

[16] Fernand Mourlot. Cinquante années de lithographie. Paris, Pierre Bordas et fils, 1983, p. 32. Relevons au passage que, selon Mourlot, il ne s’agit pas d’une colombe mais d’un pigeon blanc offert à Picasso par Matisse.

[17]Voir à ce sujet : Christophe Czwiklitzer, 290 affiches de Pablo Picasso. Paris, Chez l’Auteur, 1968.

[18] Claude Roy, Hans Erni. Genève, Pierre Cailler, 1955, p. 30.

[19] Hans Erni, Ein Weg zum Nächsten, p. 18.

[20] Willy Rotzler , Karl Wobmann, Politische Plakate der Schweiz. Zürich, ABC-Verlag, 1985, p. 52.

[21] Cette composition ressemble beaucoup au symbole que Picasso dessine pour l’Assemblée des jeunes à Moscou en 1961.

[22] Walter Rüegg, Hans  Hans Erni, das malerische Werk. Bern, München, Edition Erpf, 1979, p. 45.

[23] « Entretien avec Hans Erni… », p. 20.

[24] Walter Rüegg. Hans Erni, das malerische Werk…, p. 45.

[25] « Entretien avec Hans Erni… », p. 23.

[26] Les affiches de Hans Erni. Nyon, Musée du Léman, 1981, p. 8.

[27] Claude Roy, Hans Erni. Genève, Pierre Cailler, 1955, p. 33.

[28] John Matheson, Hans Erni, dessins et commandes officielles. Frauenfeld, Editions Scheidegger im Verlag Huber, 1981, p. 69-71.

[29] « Déclaration de Hans Erni à propos d’une affiche ». Dans : La Gazette de Lausanne, 8.11.1961.

[30] John Matheson, Hans Erni, dessins et commandes officielles, p. 69.

  • [31] Le Courrier de l’Unesco, novembre 1988, p. 6.

[32] John Matheson. Hans Erni : Dessins et commandes officielles…, p. 69.

[33] « Hans Erni rêve à des olympiades de l’esprit ». Dans : Gazette de Lausanne, 27.11.1991.

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