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Eric de Coulon (1888-1956), un affichiste suisse à Paris

Eric de Coulon (1888-1956), un affichiste suisse à Paris

par Jean-Charles Giroud

coulon-jouetsNé à Neuchâtel en 1888 d’un père colonel instructeur et d’une mère issue de la famille de Pury, Eric de Coulon, naturellement doué pour le dessin, étudie l’architecture durant deux ans – de 1909 à 1910 – notamment à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Ce choix – auquel sa famille n’est pas étrangère – se révèle comme une impasse. La Chaux-de-Fonds bénéficie alors de l’exceptionnel enseignement du peintre Charles L’Eplattenier (1874-1946) qui initie les étudiants aux principes de l’Art Nouveau. Eric de Coulon fréquente cette école de 1910 à 1912. Il y découvre le rôle important et les possibilités inépuisables des arts décoratifs. Il conclue ces années décisives par un voyage à Munich, le centre allemand des arts appliqués.

 

 

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En janvier 1913, Eric de Coulon se rend à Paris pour se perfectionner. Partageant son appartement avec son ami Le Corbusier (1887-1965), il s’inscrit à plusieurs académies et continue à dessiner en plein air. Hors de toute commande, il s’essaie au dessin publicitaire. En 1914, la mobilisation l’appelle en Suisse. Eric de Coulon accomplit plusieurs périodes de service militaire. Il illustre ses premiers ouvrages comme Notre armée, un recueil de quarante lithographies[1] ou le roman d’Henri Girardin Juju aux frontières[2]. Ces travaux soulignent l’attachement de l’artiste à l’armée et, plus généralement, à sa patrie. En 1916, il regagne Paris. Sa carrière peut commencer. Il donne quelques illustrations à une revue sportive. Une chose en amenant une autre, il place ensuite des dessins à d’autres journaux.

 

coulon-aviationL’année 1917 marque une étape puisque les Galeries Lafayettes lui commandent sa première affiche. Les affaires sont lancées. D’autres maisons parisiennes lui confient des travaux très divers : Le Bon Marché, Le Printemps ou Hachette. En 1918, il fonde un bureau de publicité. En 1920, ses travaux lui valent un article flatteur dans la revue L’Art vivant  qui permet à Coulon de souligner tout ce qu’il doit à ses études d’architecture et à la psychologie.

 

coulon-klausen-1927Au sortir de la guerre – qui a largement utilisé la propagande –, la publicité subit une mutation. Elle se professionnalise et profite des découvertes de la psychologie. Un nouveau personnage apparaît entre le graphiste et le client, le publicitaire qui à la tête de son agence propose à son commanditaire une stratégie globale de communication utilisant tous les médias de masse dont l’affiche. Le rôle de celle-ci est désormais cadré avec précision. Soumise à son objectif commercial, elle donne au message publicitaire une forme esthétique pour le rendre plus efficace. L’évolution récente de la peinture ouvre de nouvelles perspectives. coulon-blan-1927Les arts graphiques s’imprègnent d’un modernisme qui, situé au carrefour de nombreuses influences, privilégie les formes géométriques audacieuses, la sobriété et la rigueur, une certaine asymétrie, des couleurs plutôt sombres. Les lettres font l’objet de recherches particulières afin de les intégrer au mieux à l’image. Le cubisme et le purisme – pensé notamment par Le Corbusier – amènent de nouvelles visions. Le mouvement « Art déco » prend son envol. Il marque toute la production graphique de l’Entre-Deux-Guerres.

 

coulon-potin-1928Un style européen de l’affiche se fait jour basé exclusivement sur le produit ou l’objet à valoriser. Il est dominé par plusieurs maîtres français. Cassandre donne des compositions particulièrement dynamiques qui se remarquent à une grande maîtrise de la lettre. Jean Carlu (1900-1997) utilise la géométrie et le cubisme pour réaliser des images directes, puissantes, précises. Paul Colin (1892-1985) ou Charles Loupot (1892-1960) s’imposent également comme des personnalités incontournables.

 

coulon-fjords-1931Dans cet environnement exigeant, Eric de Coulon trouve rapidement une place exceptionnelle. Il comprend vite que la responsabilité d’un bureau de publicité l’empêche de travailler à une œuvre personnelle. En 1921, il le ferme. La même année, il épouse sa compatriote Rose-Baucis Jeanneret (1896-1983), peintre et fille du peintre Gustave Jeanneret (1847-1927). Le couple aura deux enfants. Sa femme devient sa seule collaboratrice. Elle lui amène une sensibilité picturale dont il ressent le besoin. Eric de Coulon entame la partie la plus fructueuse se de sa carrière.

 

 

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Il géométrise le formes, les épure, les réduit à une simple expression ou évocation. Il structure solidement ses compositions et ne travaille qu’avec quelques couleurs vives et contrastées en aplats qui s’effilochent parfois en crachis pour les demi-tons. Dans le choix de ses sujets, il privilégie les objets dont il met en valeur les caractéristiques par des perspectives audacieuses. Mais par-dessus tout, il attache une attention privilégiée à la lettre qu’il place même avant l’image, contrairement à l’usage. Dans cette direction, il va plus loin que tous les maîtres de l’époque. Eric de Coulon connaît un succès exceptionnel avec ses affiches qui entremêlent les éléments typographique et figuratif selon des lignes géométriques complexes imposées par la lettre. Il acquière une totale maîtrise de celle-ci et explore toutes les possibilités ouvertes par sa manière. Il n’hésite pas à condenser lettre et image en triturant la première à l’extrême tout en soignant la lisibilité selon d’inépuisables idées et astuces non dépourvues d’humour. coulon-flims-1932En 1928, il se voit consacrer un important article de la revue Vendre  qui fait l’inventaire de tous les cas rencontrés dans son œuvre : la lettre pure, la lettre charpente, la lettre suggérant l’objet, la lettre support de l’objet, la lettre-objet. Cette dernière reste attachée au nom d’Eric de Coulon. Même l’affiche où l’image semble dominante se trouve – parfois fort discrètement – dominée par la typographie qui lui impose sa dynamique. Ses affiches deviennent des références. Les commandes commerciales et touristiques sont nombreuses et prestigieuses. Eric de Coulon devient également directeur artistique de plusieurs revues.

 

coulon-neuchatel-1929Foncièrement attaché à ses racines, il revient chaque été à Neuchâtel ou il mène une carrière parallèle. Outre des affiches, il réalise toutes sortes de travaux comme la mise en page ou l’illustration. Eric de Coulon collabore non seulement avec des maisons commerciales – dont l’horlogerie – ou des offices du tourisme mais également avec les milieux sportifs, culturels ou philanthropiques. Ses affiches sont un révélateur de la situation générale du graphisme en Suisse. Sa production le rapproche des affichistes alémaniques les plus avancés comme Niklaus Stoecklin (1896-1982), Otto Morach (1887-1973), Herbert Matter (1907-1984). Elles soulignent l’appartenance des mouvements d’avant-garde helvétiques aux grandes tendances publicitaires européennes. Mais le plus souvent, ses travaux semblent venir d’un autre monde. En effet, mis à part quelques exceptions, les affichistes suisses – romands surtout – en restent à un style figuratif dépassé. Le décalage est évident.

 

Ses séjours neuchâtelois lui permettent également de s’adonner à son plaisir de toujours, le dessin et l’aquarelle en pleine nature. Durant les années trente, il réalise de nombreuses illustrations d’inspiration militaire comme en 1933 l’album Nous[3] qui en trente planches présente une vision humoristique du règlement de service des troupes suisses.

 

coulon-renault-1927En 1936, la récession l’oblige à fermer son atelier parisien. Eric de Coulon travaille désormais dans son appartement. Il s’associe à un fabricant d’enseignes de Clichy tout en conservant ses anciens clients. Les affaires ne sont pas bonnes et son associé fait faillite. Eric de Coulon monte alors sa propre entreprise, Decora. Il se met à une nouvelle technique de reproduction, la sérigraphie.

 

coulon-alpesEn 1939, il quitte Paris sans retour. Il est mobilisé. Toute la famille rejoint Cressier où le graphiste, lassé de la conjoncture économique et attristé par la situation politique de la France occupée, travaille désormais. L’ambassade suisse rapatrie ses biens. Une page se tourne. Eric de Coulon alterne périodes de service militaire et d’activité professionnelle. Il se crée une nouvelle clientèle, chose peu aisée durant ces années de guerre. Comme durant sa première mobilisation, il réalise des travaux d’illustration militaire et patriotique.

 

coulon-revue-1941Après la guerre, les affaires reprennent. Il se voit confier le graphisme de prospectus et de catalogues plutôt que des affiches. La roue a tourné. Deux écoles dominent l’affiche suisse : les Bâlois donnent dans un dessin commercial presque hyperréaliste très coloré, pétri d’humour et les Zurichois créent la « Neue Grafik » imprégnée d’ordre et de rigueur qui connaît un succès mondial. Il est difficile pour Eric de Coulon de se situer. A son tour, il se trouve en retrait des nouveaux courants. Ses affiches sont moins nombreuses. Néanmoins, il est membre actif de plusieurs associations professionnelles. Il continue de dessiner et de réaliser des aquarelles de paysage. Il travaille jusqu’à sa mort qui survient en 1956.

 

coulon-zeller-1948Eric de Coulon est avant tout un des maîtres de l’affiche française. Son apport original et puissant s’inscrit parfaitement dans le courant de l’entre-deux-guerres car il s’appuie sur ses découvertes, son style, ses conceptions. Mais Coulon contribue largement à son développement en donnant à la lettre – et au texte qu’il aime court – une place centrale. Son apport se mesure à son influence. De nombreux graphistes marchent sur ses traces. Paradoxalement, dans son propre pays son œuvre si riche et nouvelle apparaît comme marginale et atypique. En Suisse, les affiches – et plus largement le travail de graphiste – d’Eric de Coulon ont parfois dérangé mais ils ont sans aucun doute amené de nouveaux espaces de créativité à la production locale.

 

 

[1] Alfred Audéoud, Notre armée, Genève, Atar, 1915.

[2] Genève, Atar, 1915

[3] Eric de Coulon, Nous, Neuchâtel, Aux Editions de la Baconnière, 1933.

 

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Bibliographie

coulon-livre– Eric de Coulon, affichiste (1888-1956). Textes de Michel Schlup, Jean-Charles Giroud, Thierry Devynck. Avec le catalogue raisonné de ses affiches. Neuchâtel, Association des Amis de l’affiche suisse, 2013 (Coll. Patrimoine de la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel).

– Caroline Calame, Cathy Gfeller, « Eric de Coulon (1888-1956) ». Dans : L’affiche en Suisse romande durant l’entre-deux-guerres, Genève-Neuchâtel, Association des amis de l’affiche suisse, 1994, p. 31-47.

– Louis Chéronnet, « La publicité moderne : Coulon ». Dans : L’Art vivant, 1920, août, n° 29. ( !!! fausse année, n° 29 plutôt 1928-29…, commence en 1925 : BAA : Per Q 207, incomplet)

– Daniel de Coulon, Eric de Coulon, dessins, aquarelles de jeunesse, Neuchâtel, Nouvelle revue neuchâteloise, 1996.

– Daniel de Coulon, « Eric de Coulon, affichiste parisien et neuchâtelois (1888-1956) ». Dans : Nouvelle revue neuchâteloise, 1988, n° 20, p. 51-59.

– Maurice Pillard Verneuil, Eric de Coulon, affichiste, Neuchâtel, Ed. de la Baconnière, 1933.

– P. L. Duchartre, « Les affiches d’Eric de Coulon ». Dans : L’Amour de l’art, 1927, mai, p. 178-179. (BGE : Ia 1538)

– R. L. Dupuy, « Coulon, l’affichiste qui fait vivre la lettre ». Dans : Vendre, 1928, octobre, p. 307-312.

 

Voir aussi : http://blog.jpblogauto.com/tag/Eric%20de%20Coulon

 

Illustrations

Images à la une : Affiche Ch. Gervais. 1929.

Affiche Jouets Au Bon Marché. 1927.

Eric de Coulon à Paris. Vers 1930.

Détail d’une composition pour le livre Notre Armée (Genève, Atar, 1915).

Affiche Journées d’aviation, Planeyse. 1919.

Affiche Course du Klausen. 1927.

Affiche Blanc au Bon Marché. 1927.

Affiche Félix Potin. 1928.

Affiche Arandora Star. 1931.

Affiche Ch. Gervais. 1929.

Affiche Flims. 1932.

Affiche Neuchâtel Chaumont. 1929.

Affiche Renault. 1927.

Affiches PLM Alpes Jura. 1932.

Affiche Revue. 1941.

Affiche Zeller. 1948.

Affiche Fête des Vendanges, Neuchâtel. 1950.

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