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DES AFFICHES QUI FONT MEMOIRE. Le Tir fédéral à Neuchâtel de 1898.

DES AFFICHES QUI FONT MEMOIRE

Le Tir fédéral à Neuchâtel de 1898

par Jean-Charles Giroud

 

Les affiches d’une manifestation nationale

 

tir00001Le tir est une tradition profondément enracinée dans l’identité suisse. Dès le 19e siècle, les fêtes de tir prennent une importance fédérale et deviennent des événements patriotiques majeurs célébrant notamment l’unité du pays, enjeu helvétique capital de cette époque. Elles sont l’occasion des premières affiches illustrées suisses, le plan du tir étant souvent accompagné d’une vignette illustrée[1]. Avec l’introduction des tirs militaires obligatoires en dehors des périodes de service dès 1874, le succès de ces rassemblements augmente encore. A la fin du siècle, le tir fédéral incarne la fête patriotique et démocratique par excellence. Il a alors lieu chaque trois ans. La Société suisse des carabiniers en assure la responsabilité et transmet son organisation à une ville candidate. Sa mise sur pied prend des proportions considérables. La démesure est de mise d’autant plus que la ville organisatrice met sa réputation en jeu pour un événement inoubliable dont les tireurs confédérés devront parler longtemps. Le Tir fédéral de 1898 est confié à la ville de Neuchâtel qui l’avait demandé comme complément aux importantes fêtes du Cinquantenaire de la République neuchâteloise[2]. Les deux manifestations se complètent donc, les autorités souhaitant associer la célébration de Neuchâtel avec son appartenance à la Suisse. 1898 est donc une année qui compte dans l’expression des sentiments patriotiques d’un canton qui, s’il adhère à la Suisse en 1815, ne se libère de la tutelle prusse qu’en 1848.

tir01A cette époque, à Neuchâtel, seules les grandes industries alimentaires et horlogères, le tourisme investissent dans l’affiche. Mais le canton n’est pas insensible à la problématique de l’affiche artistique qui se développe déjà à Genève, Bâle ou Zurich. En 1898, la  conjonction de grands événements est l’occasion idéale pour se lancer dans l’aventure[3]. Pour le Tir fédéral, l’enthousiasme est donc de mise avec la volonté de réaliser une véritable affiche artistique d’importance nationale, ce qui n’était jamais encore arrivé. tir02
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En effet, les affiches des tirs précédents de Glaris en 1892 et de Winterthour en 1895 présentaient des allégories patriotiques relativement banales (Emil Friedrich Graf, Eidgen. Schützenfest Glarus 1892, Hermann Abegg, Eidig. Schützenfest 1895 in Winterthur). En 1887, une tentative de modernisation du genre avait eu lieu à Genève. Un concours avait été lancé mais le premier prix jugé trop audacieux d’Horace de Saussure (1859-1926) avait été remplacé par une image très conventionnelle (Francis Chomel, Tir fédéral Genève 1887)[4].

 

Un concours, un jury, deux affiches

 

Neuchâtel veut innover : la première affiche moderne d’un tir fédéral sera neuchâteloise. Elle est de la responsabilité de la commission artistique du comité des constructions et décors. Comme c’est désormais l’habitude, un concours est lancé en novembre 1897. Le jury est présidé par une personnalité neuchâteloise, Léo Châtelain (1839-1913), architecte, membre puis président de la Commission fédérale des beaux-arts. tir04Il est composé d’artistes et d’architectes dont Paul Bouvier (1857-1940), autre citoyen important, spécialiste des architectures festives éphémères. Il avait construit le Village suisse de l’Exposition nationale de Genève en 1896, ce qui lui avait valu une grande notoriété. Il est également peintre. Le concours est ouvert à tous les artistes habitant en Suisse. Le programme précise : L’affiche-réclame est destinée à faire connaître en Suisse et à l’étranger le tir fédéral de 1898. Cette affiche doit donc, tout en attirant les regards par sa composition et son coloris, appeler l’attention sur le prochain tir. Le projet demandé devra être exécuté sur une feuille de 1 m. sur 70 cm., marges comprises (Grand aigle). Il portera l’inscription suivante : « Tir fédéral à Neuchâtel du 16 au 28 juillet 1898. Montant approximatif des dons et primes : Fr. 100.000. ». L’affiche aura les mêmes dimensions que le projet adopté, dont elle sera la reproduction polychrome la plus exacte possible. Une somme de 500 francs sera attribuée aux projets primés[5]. Le jury s’engage à faire exécuter le projet gagnant.

46 projets sont présentés. Ils font l’objet d’une exposition du 3 au 13 février à l’Hôtel des Postes, sans doute la première exposition d’affiches à Neuchâtel. Le jour précédent, le 2 février, le jury publie les résultats. Le succès des Neuchâtelois est total. Le premier prix est remporté par Paul Bouvier et le deuxième par un jeune peintre qui fera une brillante carrière, Edmond Bille (1878-1959). La composition primée est décrite ainsi par la presse : M. Paul Bouvier […] a conçu un projet très simple mais très artistique, auquel une reproduction par le procédé de gaufrage Heaton – on en voit deux à la paroi voisine – donnera un relief bien intéressant. Il s’est borné à mettre au centre l’emblème du tir de 1898, l’aigle chevronné de Neuchâtel, la croix fédérale et un fusil, et au-dessous la légende. Indiscutablement, c‘est pour les tons ce qu’il y a de plus harmonieux dans l’exposition. Le projet Bille (2ème prix) nous offre à côté d’un vieux Suisse cuirassé un tireur agenouillé et l’œil à la cible[6].

tir05La décision du jury est cependant étonnante car elle enfreint son propre règlement sur plusieurs points.  Le texte de l’affiche de Paul Bouvier ne respecte pas celui imposé par l’article 2.  Il manque la partie consacrée au montant des primes, information essentielle pour les meilleurs tireurs et qui témoigne de l’importance de la manifestation. Le projet ne peut donner une idée même approximative du résultat final puisque l’affiche sera gaufrée, ce qui lui donnera d’ailleurs tout son caractère. Le jury ne peut donc qu’imaginer le résultat ce qui reste difficile puisque aucune affiche n’a jamais été réalisée ainsi. Il est vrai que deux exemples de papiers gaufrés lui sont fournis mais le risque de surprise reste considérable. Sans parler du dernier point, sans doute le plus irrégulier : Paul Bouvier est membre du jury qui a primé son œuvre. Nulle part il n’est mentionné qu’il se soit rétracté pour participer au concours. De plus, il s’est déjà vu confier divers mandats d’architecte dont celui de la cantine. Il est donc un important acteur et bénéficiaire du Tir fédéral.

Mais une polémique prend forme. Un citoyen signant « de R. » écrit à L’Express afin de proposer que l’œuvre d’Edmond Bille soit préférée à celle de Paul Bouvier car elle remplit selon lui beaucoup mieux sa mission d’affiche[7]. Il souligne que celle de Paul Bouvier est contestable sur plusieurs points : elle est de compréhension difficile, peu lisible et d’un intérêt moindre. Le procès – qui ne manque pas d’arguments – est aussi sévère que la réponse de la rédaction est informée. Le journaliste – de toute évidence proche du jury – ose même se moquer du correspondant anonyme qu’il a identifié, comme il le démontre à la fin de l’article. tir14Il critique presque ouvertement le projet d’Edmond Bille en précisant que l’autre ne montre pas l’éternel tireur assis, debout ou couché[8] ! Cet article amène plusieurs informations importantes, notamment le fait que la décision a été prise à l’unanimité ce qui peut sembler étonnant pour une affiche qui ne pourra jamais être affichée.

En effet, la technique très originale retenue, le papier gaufré, ne permet pas un affichage normal dans la rue. Le relief, l’épaisseur du papier et l’incertitude quant à la prise de la colle sont autant d’obstacles. De plus, comment l’affiche réagira-t-elle aux intempéries une fois à l’extérieur ? Sans doute mal, vu les enduits spéciaux qui font office de couleur et qui se dilueront rapidement avec l’eau de pluie. Enfin, une fois sa carrière terminée sur les panneaux d’affichage, aucune affiche ne pourra la recouvrir car son relief s’y décalquerait. Last but not least, l’impression en gaufrage des milliers d’affiches nécessaires serait en soi un exploit, exploit qui ferait exploser les budgets.

Il est surprenant qu’aucun membre du jury ne paraisse avoir été sensible à ces points capitaux. Le mystère est d’autant plus épais que moins de dix jours plus tard un coup de théâtre survient. L’Express signale que le comité a décidé de tirer 500 exemplaires du projet Liauba, de M. Bouvier, comme affiche de luxe et suivant le procédé Heaton ; 5500 exemplaires du projet Campanule, de M. Bille ; enfin 1000 exemplaires d’un petit tableau-réclame, dû à M. Bouvier et qui représente le panorama du couchant pris du Mail ; cette dernière affiche sera suspendue dans les wagons de chemins de fer[9]. Aucune explication supplémentaire n’est fournie, comme si rien ne s’était passé. De plus, il attribue sans concours à Paul Bouvier une nouvelle affiche dont il n’avait pas été question. En tout cas, Monsieur « de R. » doit être satisfait.

 

Une affiche de luxe, celle de Paul Bouvier et Clement Heaton

 

Que s’est-il passé ? Un constat s’impose : Paul Bouvier bénéficie de certaines faveurs d’un jury dont il est membre. Dans le domaine graphique, il a déjà réalisé l’emblème de la fête qui reprend l’aigle neuchâteloise avec l’écu aux chevrons déployant ses ailes sur la croix fédérale. Son affiche reprend donc le même sujet et développe une ligne graphique cohérente, comme se plaît à le souligner le journaliste qui le défend. Si telle était la volonté du comité, à quoi bon lancer un concours dont le vainqueur semble désigné d’avance ? Risquons une hypothèse. tir06Durant ses délibérations, le jury prend alors conscience de l’importance de l’affiche de Paul Bouvier. Comme membre, celui-ci peut argumenter en faveur de son projet et montrer toute son originalité, son intérêt et sa cohérence avec ses travaux précédents. Cette situation amène le jury à transgresser son propre règlement et à maltraiter les autres participants dont aucun autre ne peut défendre ainsi sa composition. Mais elle est une opportunité unique pour une initiative magistrale.

En 1898, l’affiche artistique s’est imposée internationalement. En France, elle est à son apogée. En Suisse, le mouvement débute. Il paraît essentiel à Neuchâtel de s’y inscrire car, comme le dit toujours le journaliste, En le contemplant [le projet de Paul Bouvier], nos Confédérés se diront sûrement : « Tiens, voilà les Neuchâtelois qui ont su faire une affiche qui sort de l’ordinaire, une affiche de tir sans le tireur qu’on a vu partout. ». Ils examineront, ils étudieront, ils discuteront ; le tir fédéral de Neuchâtel et son affiche fourniront le sujet de toutes les conversations… si ce n’est pas de la réclame c’est que nous n’y entendons rien.[10] Le jury veut montrer que Neuchâtel est capable de produire une affiche originale, d’une qualité encore jamais vue et qui sera au centre des conversations. Dans ce cas, aucune affiche ne peut rivaliser avec le projet de Paul Bouvier. Celui-ci d’ailleurs n’a pu le concevoir qu’avec la collaboration serrée de Clement Heaton (1861-1940), avec lequel il a dû soigneusement établir son projet afin que son dessin permette un gaufrage exemplaire. Il reprend des éléments classiques des  affiches de tir, la croix fédérale, les armoiries locales, le fusil. Il les associe en évitant soigneusement toute allégorie et tout sujet qui compliquerait le gaufrage. Il limite les couleurs à trois, le rouge, le noir et le vert, le blanc étant donné par l’enduit recouvrant le papier gaufré. Son effet décoratif vient de l’étonnante superposition des éléments, de leur rayonnement et de la maîtrise artistique dont fait preuve Paul Bouvier dans sa composition. Son affiche héraldique est des plus originales et n’a pas d’équivalent dans l’affiche suisse même si elle reste relativement austère. Dans ce contexte, l’absence du texte concernant le montant des primes se comprend mieux. Il aurait affaibli la puissance évocatrice des emblèmes, aurait ramené l’affiche à son rôle prosaïque, ce que Paul Bouvier ne veut justement pas. Son idée est de créer une image forte incarnant le tir fédéral à Neuchâtel.

tir07Clement Heaton est alors un important représentant de l’Art Nouveau à Neuchâtel et en Suisse. Anglais, il s’inspire du mouvement Arts and Crafts et se réfère plus particulièrement à William Morris (1834-1896). Il s’investit particulièrement dans des décors monumentaux, comme les vitraux ou les mosaïques[11]. Il se fait une spécialité des cloisonnés dont un de ses chefs d’œuvre orne le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel. Il possède une telle maîtrise du domaine qu’il dépose plusieurs brevets dont un concernant les papiers gaufrés. C’est précisément dans cette dernière technique exclusive qu’est prévue la réalisation de l’affiche de Paul Bouvier. Clement Heaton possède un important atelier dans le quartier de l’Ecluse avec une presse spécialement réservée au gaufrage[12]. La première étape de cette technique consiste à définir, à partir du projet initial, les lignes du gaufrage qui suivront en principe les différentes surfaces colorées. Une matrice métallique est alors créée et fixée dans la presse. L’impression du gaufrage se réalise feuille à feuille sur un papier épais évoquant le parchemin. Les lignes du relief sont remplies d’un mastic spécial pour le renforcer. Le recto est ensuite coloré selon le projet initial.

Clement Heaton utilise cette méthode novatrice pour la fabrication de ses tapisseries qui connaissent un succès international. Mis à part l’impression, l’essentiel du travail comme le dépôt du mastic ou la mise en couleur, est manuel[13]. La réalisation d’affiches à partir de la technique de la tapisserie n’est pas nouvelle ; elle a déjà été utilisée par Jean Alexis Rouchon (1794-1878) à Paris vers 1850, avant la lithographie. Mais sa réutilisation par Clement Heaton en 1898, d’une manière très différente, reste un cas exceptionnel, une première qui restera unique et dernière. Une telle affiche ne peut donc être réalisée qu’à Neuchâtel et l’occasion ne doit pas être manquée pour cet événement si fameux qu’est le Tir fédéral. Mais le travail est considérable et chaque exemplaire de l’affiche présente des particularités de couleurs, des traces ou des poils de pinceaux, souvenirs des gestes et des outils de l’ouvrier qui l’a exécuté.

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Détails du gaufrage au recto et au verso

 

Une affiche pour l’affichage, celle d’Edmond Bille

 

tir10L’objectif du jury est donc partiellement atteint : nulle part ailleurs dans le monde une telle affiche est réalisable. Mais son affichage reste impossible et l’affiche de Paul Bouvier n’aura pas la diffusion souhaitée. Dans son enthousiasme compréhensible, le jury ne s’est peut-être pas rendu compte des problèmes techniques décrits plus haut. Mais, dans la semaine qui suit la proclamation des résultats, au moment de l’attribution des mandats d’exécution et des budgets, il ne peut que réaliser l’impasse dans laquelle il se trouve. Très habilement, il promeut la composition de Paul Bouvier au grade d’« affiche de luxe » du Tir fédéral 1898. Celle d’Edmond Bille devient, à la grande surprise sans doute de l’artiste, l’affiche officielle. Lithographiée par l’imprimerie Fretz à Zurich, elle est tirée à 5500 exemplaires pour affichage en Suisse et à l’étranger.

Elle annonce le tir de Neuchâtel avec la dignité qui sied à un tel événement, dans un style contemporain et adapté à l’affiche avec ses aplats de couleurs, la recherche du contraste avec le rouge du drapeau en son milieu, son dessin ferme. Une certaine tendance au détail, une composition très équilibrée, la typographie du haut inutilement compliquée rappellent l’époque précédente. Edmond Bille est déjà influencé par les principes picturaux de Ferdinand Hodler (1853-1918), exemple pour de nombreux jeunes artistes suisses. Les mêmes éléments présents sur l’affiche de Paul Bouvier se retrouvent : les armoiries suisses et neuchâteloises et le fusil. Il s’agit précisément du même modèle, un  Repetiergewehr System Schmidt Modell 1889 ou 1889/96[14]. Avec ses deux personnages, Edmond Bille veut montrer la continuité historique entre le guerrier suisse de la Renaissance et le jeune tireur : tous deux défendent le même pays et les mêmes valeurs. Le tir fédéral est une expression identitaire majeure que l’affiche traduit clairement. L’artiste puise son « Vieux Suisse » dans les lansquenets et autres guerriers de La retraite de Marignan (1897-1900) du même Ferdinand Hodler qui donnait justement lieu à une polémique artistique d’ampleur nationale. Le texte du bas de l’affiche a été précisé : les prix et les primes sont passés à 660.000 francs, ce qui est sans doute le montant le plus élevé jamais atteint jusqu’alors lors d’un tir helvétique. Le budget même de la fête est signalé avec une précision étonnante et donne une idée de l’ampleur de la fête : 1.362.870 francs.

Quelle fut la réaction de Paul Bouvier ?  Sans doute déçu, il voit tout de même son affiche célébrée. Tirée à 500 exemplaires, elle est réservée aux collectionneurs et amateurs au prix de cinq francs, une somme relativement importante[15]. Elle est disponible dès le 24 mai 1898. Au bas, elle porte en relief : « P. Bouvier del. Neuchâtel Clement Heaton & co fecit ». Le comité en confie la vente à l’imprimerie H. Wolfrath & Cie[16] qui s’associe rapidement avec plusieurs commerces de la place. Mais sa diffusion reste confinée à Neuchâtel. Dès sa mise en vente, elle fait l’objet d’une publicité intense dans L’Express. La première annonce paraît le 27 mai, la dernière le 14 décembre, comme suggestion de cadeau de Noël. Cette ultime annonce précise : Il reste encore quelques exemplaires de cette affiche […]. Avis aux amateurs : Il ne sera pas fait de seconde édition. En six mois, les 500 exemplaires n’ont donc pas tous trouvés preneurs.

Si la presse neuchâteloise reste discrète dans sa critique des deux affiches, certains journaux romands n’hésitent pas à marquer leur préférence pour l’affiche de Paul Bouvier : Le comité du tir fédéral vient de publier une seconde affiche en couleurs, moins originale que l’affiche héraldique de MM. Paul Bouvier et Heaton, mais néanmoins très artistique[17]. Le Confédéré de Fribourg confirme : « Tir fédéral de Neuchâtel du 16 au 28 juillet 1898 ». Voilà une formule qui n’a rien de poétique et qui n’en a pas moins inspiré à M. Bouvier une composition originale, dont on a fait une affiche en papier repoussé d’un rare sens artistique. L’auteur du dessin est un artiste et un vrai[18]. L’affiche d’Edmond Bille reçoit également des compliments : Très jolie et très originale également une seconde affiche, d’Edmond Bille, représentant un tireur à genoux que regarde un Cent-Suisse ; les deux personnages se détachent d’une façon fort heureuse sur les plis rouges du drapeau fédéral. C’est de très bon goût et très artistique[19]. Et le journaliste de conclure avec perspicacité : Ces affiches sont certainement les meilleures de celles qu’ont fait naître les tirs chez nous.

 

Une exceptionnelle mémoire patriotique

 

En effet, ces deux compositions restent dans l’histoire comme ayant fait entrer les affiches de tir dans la modernité. De plus, elles marquent profondément et de manière étonnante la mémoire des Neuchâtelois, comme si elles avaient touché une fibre patriotique particulièrement sensible.

tir11Pour Edmond Bille, cette affiche le fait largement connaître, comme le précise L’Impartial : M. Edmond Bille, le peintre dont l’affiche du tir fédéral de 1898 à Neuchâtel a fait connaître le nom au-delà de nos frontières cantonales, […] vient d’exposer à Zurich…[20]. Son affiche a tant marqué que le Roc Mil Deux aux Convers est décoré en 1899 d’une grande figure en tôle peinte reprenant son lansquenet pour commémorer l’indépendance neuchâteloise[21]. Il reste en place des dizaines d’années jusqu’à ce que les intempéries en aient raison. En 1979, il est remplacé après une enquête serrée ayant permis de reconstituer son histoire[22]. En effet, l’origine du « banneret du Roc-Mil-Deux » avait été oubliée. On redécouvre qu’il s’agit du personnage de l’affiche d’Edmond Bille. Celle-ci trouve ainsi une nouvelle et extraordinaire pérennité.

Mais c’est surtout l’affiche de Paul Bouvier qui entre dans la mémoire neuchâteloise. Alors qu’une affiche est par définition éphémère, celle-ci a tout pour durer. Les 500 exemplaires sont en main de collectionneurs qui la garderont soigneusement, son papier épais et protégé par des couches de couleurs et de mastic lui donne une rigidité qui la protège des mauvaises manipulations, sa dimension artistique et son gaufrage en font un objet inhabituel et précieux. Enfin, elle incarne avec sobriété et force non seulement l’identité neuchâteloise mais aussi les liens du canton avec la Suisse et sa volonté de les défendre.

Cette affiche indissolublement liée à l’Indépendance neuchâteloise marque immédiatement son époque et bien au-delà. Elle entre dans une sorte de sacralité qui lui donne une valeur très particulière au point qu’elle reste longtemps comme une référence dans l’esprit des Neuchâtelois.  En 1940, presque cinquante ans après, elle est encore évoquée très naturellement : Est-il une seule personne, par exemple, qui, au vu de l’affiche du tir fédéral de Neuchâtel de 1898, signée Paul Bouvier, ait jamais pu en oublier le relief et la couleur ?[23] interroge le journaliste de L’Express en supposant que tous les Neuchâtelois l’ont en mémoire. En 1946, dans un courrier à L’Express, un lecteur demande même que l’affiche de Paul Bouvier soit rééditée pour le centenaire de 1948. Le journaliste lui répond : Avec raison, Monsieur, vous trouvez belle l’affiche du Tir fédéral de 1898 ; vous désirez en posséder une ; je ne crois pas que la chose soit aisée à trouver, surtout aux approches du centenaire, qui donnera une plus grande valeur à celle qui la précéda il y a cinquante ans. […] Vous pensez, quant à vous, que la réédition de celle du cinquantenaire serait recommandable, « même facture, même qualité », dites-vous. Je pense que cela n’a pas été envisagé […][24]. En 1953, le concours pour la décoration de la Salle du Grand Conseil apporte ce jugement exaspéré du journaliste, témoignage du souvenir toujours vivace de la composition de Paul Bouvier : Tantôt l’on se pourrait croire devant une affiche pour le Tir fédéral de 1898, tantôt devant une démarcation des fresques de Georges Dessouslavy, à la gare de La Chaux-de-Fonds […][25].

tir00zL’importance de cette affiche s’exprime aussi par les petites annonces qui en proposent l’achat. Les dizaines qui la promeuvent en 1898 en font d’emblée une œuvre exceptionnelle, différente des autres affiches. Moins de dix ans seulement après le tir, en 1907,  l’Office des poursuites de Neuchâtel en inclut deux dans une vente au même titre que des meubles ou une machine à coudre[26]. En 1910, une petite annonce informe qu’il reste encore une affiche du Tir fédéral 1898 à vendre au Magasin d’arts E. Knecht, rue du Seyon[27]. En 1914, il est précisé qu’elle est encadrée, preuve de sa valeur[28]. Ces annonces ne sont pas nombreuses mais elles sont d’une régularité qui témoigne de sa marque profonde laissée dans les mémoires. La dernière repérée date de 1978[29]. Il est parfois précisé qu’il s’agit de l’affiche de Paul Bouvier ou de l’affiche gaufrée. Parfois non. Dans ces derniers cas, il s’agit selon toute probabilité de celle-ci tant il semble évident que le titre « affiche du Tir fédéral 1898 » ne convient qu’à elle et est sans équivoque. Cette affiche a donc été jusqu’à éclipser ses créateurs mêmes – il est vrai que leur nom ne se lit pas facilement sur l’affiche – tant elle est devenue une référence en soi.

L’affiche de Paul Bouvier et Clement Heaton n’est donc pas un simple souvenir. Elle possède une portée patriotique inhabituelle. Sa mise en forme si artistique et originale renforce sa valeur qui s’attache tant à sa signification qu’à sa forme. Son statut d’affiche, c’est-à-dire d’œuvre publique largement diffusée, permet de renforcer son message en lui donnant une dimension collective voulue clairement tant par ses créateurs que ses commanditaires. Un tel document est resté significatif pour plusieurs générations. Il s’est sans doute transmis prioritairement dans les familles, au pire, par une vente. Le prix espéré reste inconnu mais il doit être raisonnablement élevé pour justifier les frais d’une annonce.

Cette affiche est sans doute la seule en Suisse à connaître un tel destin. Mais l’oubli ne manquera pas de faire son œuvre. En témoigne un article de 1970 de L’Express qui évoque les souvenirs d’un lecteur se rappelant avoir vu au stand de tir de Fleurier des panneaux décoratifs, peut-être réalisés par Ferdinand Hodler : Des recherches ont été faites à ce propos […] Il y a encore, au stand, un « tableau » légèrement en relief et exécuté selon des procédés typographiques. On ne voudrait s’en séparer à aucun prix, malgré les offres faites. Jusqu’à présent, on ignorait quel était l’auteur de cette œuvre, le mystère est désormais élucidé. Il s’agit d’une reproduction de l’affiche officielle du tir fédéral de 1898 à Neuchâtel. Son auteur est P. Bouvier[30]. L’oubli du créateur n’a pas affaibli l’attachement à cette affiche.

Aujourd’hui, l’affiche de Paul Bouvier n’existe plus sans doute qu’en quelques dizaines exemplaires, comme d’ailleurs l’affiche d’Edmond Bille. Mais elle vieillit un peu plus mal. En effet, le mastic fixant  les reliefs se réduit peu à peu en poussière sans mettre d’ailleurs celui-ci en danger. Au recto, les couleurs peuvent perdre leur éclat, un grisé apparaître notamment sur les noirs. La différence d’évolution de la même couleur sur le même exemplaire ou d’un exemplaire à l’autre montre que les matières utilisées durant le travail n’étaient pas toujours les mêmes. L’épais papier a gardé sa souplesse mais peut devenir cassant. Par ailleurs, les grandes marges prévues dès l’origine sans doute pour faciliter l’encadrement ont parfois été réduites ou pliées. Ces marques de l’âge n’enlèvent rien à la valeur de cette affiche qui n’a jamais connu la rue et qui ­a su par un langage simple et expressif incarner pendant longtemps des sentiments patriotiques bien au-delà de ce qui peut être attendue d’une affiche, œuvre de commande en général aussi ponctuelle qu’éphémère.

 

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Deux noirs différents ont été utilisés, l’un pour le 2, l’autre pour le 8. Ils vieillissent différemment, celui du « 8 » se conservant mieux mais il semble avoir été appliqué différemment que le « 2 ».

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Le noir de la culasse devient légèrement gris.

[1] Voir à ce sujet : Jean-Charles Giroud, Les images d’un rêve, deux siècles d’affiches patriotiques suisses, Genève Patrick Cramer Editeur, 2005, pp. 7-16 (chapitre : « L’iconographie des affiches de tirs fédéraux »)

[2] Gazette de Lausanne, 2 avril 1896, p. 3.

[3] Voir à ce sujet : Michel Schlup, Jean-Charles Giroud, L’affiche neuchâteloise, de la Réforme au cap du 21e siècle. Hauterive, Attinger, 2014, pp. 57ss.

[4] Voir à ce sujet : Jean-Charles Giroud, L’affiche artistique genevoise, 1890-1920, Genève, Bibliothèque publique et universitaire, 1991, pp. 24-27.

[5] Journal de Genève, 26 novembre 1897, p. 1.

[6] « Le concours artistique du Tir fédéral ». Dans : L’Express, 4 février 1898, p. 4.

[7] « L’affiche-réclame ». Dans : L’Express, 14 février 1898, p. 4.

[8] Id., ibid.

[9] « Tir fédéral de 1898 ». Dans : L’Express, 23 février 1898, p. 4.

[10] Id… L’Express, 14 février 1998, p. 4.

[11] Sur l’œuvre de Clement Heaton, voir : Clement Heaton, 1861-1940, Londres-Neuchâtel-New York. Hauterive, Gilles Attinger, 1996.

[12] Voir à ce sujet : F.-L. Schulé, « Une rénovation artistique à Neuchâtel ». Dans : Feuille d’avis de Neuchâtel, 10 octobre 1898, p. 4, 14 octobre 1898, p. 3-4.

[13] La réalisation d’affiches à partir de la technique du papier peint n’est pas nouvelle en soi puisqu’elle a été utilisée avec un certain succès par Jean-Alexis Rouchon (1794-1878) à Paris vers 1850.

[14] Je remercie Madame Regula Berger, directrice du Musée suisse du tir à Berne pour l’identification des fusils.

[15] Un kilo de pain coûte alors environ 25 centimes.

[16] L’Express, 24 mai 1898, p. 4.

[17] « Tir fédéral ». Dans : Gazette de Lausanne, 22 juin 1898, p. 2.

[16] L’Express, 24 mai 1898, p. 4.

[17] « Tir fédéral ». Dans : Gazette de Lausanne, 22 juin 1898, p. 2.

[18] « Affiches ». Dans : Confédéré de Fribourg, 22 juin 1898, p. 2. Cet article paraît également dans le Journal des sports à Paris ainsi que le rapporte L’Express du 20 juin 1898, p. 4. Ce dernier article insiste sur l’importance d’acquérir un tirage de luxe de cette affiche.

[19] Id., ibid.

[20] L’Impartial, 1er février 1899, p. 3.

[21] La Patrie suisse, 1898, p. 293. « Le Roc Mil Deux ». Dans : L’Express, 13 décembre 1899, p. 4.

[22] « Le banneret du Roc-Mil-Deux était un lansquenet ! ». Dans : L’Impartial, 11 août 1979, p. 3.

[23] « Clement Heaton ». Dans : L’Express, 2 février 1940, p. 8.

[24] « Courrier des abonnés ». Dans : L’Express, 6 décembre 1946, p. 6.

[25] « Les projets de décoration pour la salle du Grand Conseil ». Dans : L’Express, 13 août 1953, p. 8.

[26] L’Express, 26 septembre 1907, p. 1.

[27] L’Express, 22 janvier 1910, p. 2.

[28] L’Express, 8 janvier 1914, p. 1.

[29] L’Express, 16 décembre 1979, p. 16.

[30] « Le mystère du tableau du stand est élucidé ». Dans : L’Express, 24 janvier 1970, p. 6.

 

Légendes des illustrations

Paul Bouvier. Tir fédéral de Neuchâtel 1898. Papier gaufré avec le procédé Clement Heaton, mis en couleur à la main. 100 x 70 cm. Détail.

Carte postale éditée pour le Tir fédéral de 1898. Elle montre diverses constructions et l’affiche de Paul Bouvier.

Emil Friedrich Graf, Eidgen. Schützenfest Glarus 1892. Lithographie et typographie en noir. 304 x 95 cm.

Hermann Abegg, Eidig. Schützenfest 1895 in Winterthur. Lithographie en couleur103,5 x 100 cm.

Francis Chomel. Tir fédéral Genève 1887. Gravure sur bois en noir. 64 x 97 cm.

Paul Bouvier. Sans doute un autoportrait. Vers 1935.

L’affiche de Paul Bouvier.

Edmond Bille jeune.

Gaufrage autour de la tête de l’aigle neuchâteloise.

Clement Heaton jeune.

Détails du gaufrage au recto et au verso.

Edmond Bille. Tir fédéral à Neuchâtel 1898. Lithographie en couleur. 104 x 71 cm.

La nouvelle silhouette du Lansquenet de Marignan d’Edmond Bille en 1979 avec son créateur Jacques Vuillemin.

Annonce pour une affiche de Paul Bouvier parue dans L’Express, 3 mars 1924, p. 1.

Deux détails de l’affiche de Paul Bouvier montrant des altérations du noir.

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