Cuno Amiet et son affiche de 1914 pour la Galerie Moos à Genève

Jean-Charles Giroud

La fleur du scandale

Le peintre Cuno Amiet (1868-1961) et son affiche

de 1919 pour la Galerie Moos à Genève

 

Article paru dans : La Bibliothèque de Genève en 2010-2011, Genève, 2012. PP. 53-66.

 

 

En 1914, l’affiche illustrée s’est imposée comme un média publicitaire incontournable. Elle côtoie encore les placards de texte qui enlaidissent les murs des villes. Elle les remplace inexorablement. Dans de larges régions d’Europe occidentales, elle figure désormais comme un moyen de communication puissant. Le public regarde les nouvelles compositions avec attention et les discute. Les journalistes n’hésitent pas à donner leur avis. La guerre qui s’annonce utilisera l’affiche comme son vecteur de propagande préféré.

L’affiche vit donc – en Suisse particulièrement – une période de gloire. Même s’ils se font peu à peu mettre de côté, les artistes sont à la source de ce renouveau et de ce succès. Dans leur domaine le plus réservé – les annonces d’expositions de beaux-arts – ils la transfigurent souvent en allégorie ou métaphore de la création artistique. Certains thèmes – puisés dans le répertoire symbolique le plus classique – reviennent avec régularité : la femme, l’enfant, les fruits, les fleurs. Les nus – féminins ou masculins – sont rares. Contrairement aux hardiesses érotiques de l’affiche parisienne, la production suisse se remarque à sa pudeur même si, derrière tel sein dénudé, tel voile impudique, se cache une audace bien contenue.

 

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En mars 1914, la presse attire l’attention du public genevois sur plusieurs affiches. La célèbre composition d’Emil Cardinaux pour l’Exposition nationale de Berne commence à être collées sur les murs helvétiques. L’aventure malheureuse et injuste du « Cheval vert » est aujourd’hui bien connue. Les quolibets ne manquent pas dans la presse locale qui relève avec un plaisir non dissimulé les pastiches qui fleurissent ici et là. L’un d’entre eux prête d’ailleurs à confusion et montre que même si le public regarde les affiches, il ne comprend pas toujours les intentions de l’artiste. Le journaliste de la Tribune de Genève relève en particulier l’affiche d’Ernst Roethlisberger pour une exposition des artistes neuchâtelois[1]. Or celle-ci apparaît plus comme une charge contre la réaction du public, des artistes et des critiques que contre l’affiche elle-même qui n’est pas ridiculisée. Les malentendus sont donc parfois de mise. Ils attendent Cuno Amiet à Genève.

 

poster_193679_zOn couvre d’éloge l’affiche de Jules Courvoisier annonçant le spectacle du Centenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération suisse. Celle de Paul Wyss pour une fête de tir à Thoune est remarquée par le Journal de Genève[2]. La composition de Philippe Serex pour le Tir cantonal du Centenaire est très appréciée du journaliste de la Tribune de Genève[3]. Une affiche est même interdite, celle de Pierre Andry-Farcy annonçant le livre de Georges Dejean, La menace allemande. Elle montre un soldat allemand prêt à tirer sur le spectateur. Face à une image aussi agressive, les autorités craignent des réactions négatives de la population aux sentiments relativement anti-allemands.

 

Le Guguss’ revue satirique genevoise, n’est pas en reste. Son rédacteur, Louis Bron, regarde très attentivement les nouvelles affiches et ne manque pas de caricaturer celles qui lui paraissent mériter un traitement adéquat : Le Cheval vert – considérée comme « Notre nouvelle horreur nationale »[4] n’échappe bien sûr pas à sa verve, ni celle du Centenaire de Courvoisier. Comme l’affiche joue un rôle de premier plan dans la diffusion de l’information, elle fait souvent les frais des goûts artistiques très convenu du journal.

 

A ne lire que la presse, il semble qu’il n’y ait sur les murs genevois ques des affiches à caractère plus ou moins patriotique. L’époque se révèle exceptionnelle pour ce type de réalisations qui affirment une forte identité helvétique appuyée sur ses valeurs traditionnelles. Elles forment comme un rempart contre les clivages qui menacent un pays aussi diversifiés et divisé culturellement et politiquement. L’attention critique que leur prête la presse en souligne l’importance. Ces affiches jouent un rôle de cohésion sociale. Dans leur esprit et leur style, elles s’inspirent des travaux de Ferdinand Hodler[5]. Si celui-ci n’a réalisé que peu d’affiches, il pèse lourdement dans les choix esthétiques des artistes. Il influence toute une génération qui fait vivre à l’affiche suise un âge d’or. Mais, la critique reste très partagée au sujet de son œuvre. En ce mois de mars 1914, son illustration pour le programme de la soirée de gala au profit des œuvres françaises de bienfaisance à Genève – une triade féminine dans un parterre de fleurs – est qualifié par La Suisse de « Jeux de vilaines »[6]. Mais le quotidien ABC – qui se situe plutôt à gauche – lui fait l’honneur d’une reproduction à l’échelle 1/1 sur la première page. La traduction en affiches des principes hodlériens est souvent appréciée, alors que les œuvres strictement artistique du peintre prêtent encore à discussion. Pour plaire, l’affiche oblige souvent à des concessions et nombre d’artistes s’en tiennent farouchement éloignés.

 

L’exposition Cuno Amiet à la Galerie Moos

 

En 1914, Cuno Amiet est un artiste renommé bien que discuté et encore peu compris. Influencé par Ferdinand Hodler durant une partie de sa carrière, il a quitté ces rivages depuis longtemps au prix d’ailleurs d’une brouille avec son maître. Dès lors, il suit une voie assez personnelle donnant sa préférence à une nouvelle approche de la peinture. En 1914, il est encore en plein combat pour l’affirmation de son approche qui désarçonne plus d’un critique.

 

poster_191010_zUne galerie qui deviendra parmi les plus en vue de la scène artistique suisse, la Galerie Moos de Genève, lui offre l’occasion de présenter son œuvre, en compagnie du sculpteur genevois James Vibert. L’exposition est prévue du 2 au 31 mars[7]. A cette occasion, l’artiste bernois présente une cinquantaine d’œuvres dont la peinture « Femme à genoux » de 1913. Cette composition, qui représente une femme nue de trois quart tenant une fleur dans chaque main, s’inscrit dans la suite des femmes aux fleurs – nues ou vêtues, dans un jardin ou non – que l’artiste peint depuis de nombreuses années, thème classique – parfois symbolique – de la peinture qui se retrouve
notamment chez Hodler. Le nu n’est pas un des thèmes principaux de Cuno Amiet. « Femme à genoux » se remarque à sa grande sensualité, sa beauté plastique et à sa grande valeur décorative.
Pour son exposition chez Moos, Cuno Amiet reprend ce sujet, mais de dos. Par un trait extrêmement simple – en lui gardant son caractère d’esquisse –, par une utilisation économe de la couleur, il lui garde toute sa sensualité et sa suggestivité. Par rapport à l’histoire de l’affiche, le peintre – en reprenant ce thème – appartient à la lignée des artistes dont il a été question plus haut, ceux qui font de leurs affiches des allégories de la création artistique, comme avant lui – pour ne rester qu’à Genève – Henry-Claudius Forestier et sa triade féminine de 1910 ou Henri de Saussure en 1905. Mais Cuno Amiet s’inscrit d’une manière originale dans cette tradition – dont il montre combien il en connaît le sens – en glissant une troisième fleur… dans les fesses de la dame.

 

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Le scandale du nu, le scandale de la fleur

 

L’affiche bénéficie d’une importante promotion et est largement diffusée en Suisse. Sa particularité est immédiatement remarquée et diversement appréciée. A peine le vernissage terminé, le scandale commence donc, largement amplifié par la presse locale. Les enfants ne sont pas les derniers à profiter de la situation. Sous le joli titre « L’éducation murale », La Suisse écrit :

 

« L’affiche de l’exposition Cuno Amiet, à la galerie Moos, attire l’attention des curieux… et surtout des enfants. Il y en avait cinq ou six, garçons et fillettes, devant les palissades qui entourent l’emplacement de feu le Bâtiment électoral. Et l’affiche avait été revue et augmentée par un polisson anonyme. Aussi un brigadier de gendarmerie, qui passait par là, l’arracha-t-il vite. Le cinéma n’y peut plus rien. »[8]

 

Plusieurs villes refusent l’affiche. L’ABC relate quelques courriers reçus par l’Agence des journaux à Genève de la part de ses succursales :

 

« Neuchâtel, le 4 mars 1914. Nous vous retournons par ce courrier les affiches que vous nous avez envoyées pour l’Exposition Moos. Le Conseil général de Neuchâtel a interdit la pose de cette affiche. Si votre client a d’autres affiches pour cette exposition, il pourra nous en envoyer.

 

Neuchâtel, le 5 mars 1914. Nous avons dû recouvrir aujourd’hui à Chaux-de-Fonds les 8 affiches « Exposition Moos » que vous nous aviez envoyées pour cette ville ; la Direction de Police a eu plusieurs réclamations au sujet de cette affiche et elle nous a prescrit de la recouvrir.

 

Bâle, 7 mars 1914. Nous vous informons que l’nspectorat de police de notre ville a interdit l’affiche de l’exposition Amiet à la galerie Moos, à Genève, crainte de soulever les protestations de la « Société de Moralité et de Bien publics ». Les affiches étaient déjà posées lorsque l’ordre est venu de les recouvrir. »[9]

 

La presse genevoise s’empare de l’affaire et se divise en deux camps, celui qui réclame ou défend l’interdiction et celui qui s’offusque de la situation. Le premier est représenté par le Guguss’ et l’Express de Genève, Le Courrier de Genève et – dans une moindre mesure – le Journal de Genève, le deuxième par l’ABC et la Tribune de Genève alors que le Journal de Genève donne une discrète leçon et La Suisse s’amuse de la situation. Une partie de la presse, comme Le Genevois, ne signale même pas l’affaire.  

 

Le 13 mars, le Journal de Genève rapporte un courrier du lecteur sous le titre « Sales images » :

 

« … Depuis quelques semaines, les cartes postales graveleuses surabondent et certaines officines de nos grandes artères en sont garnies de haut en bas. …la loi – ou tout au moins un règlement de police – ne peuvent-ils donc protéger les regards de notre jeunesse contre ces répugnantes productions ? Nous le demandons à nos autorités. Et pendant que nous y sommes, les artistes ne pourraient-ils pas nous faire admirer des affiches plus esthétiques que la femme-tronc de certaine exposition ? Si tel est l’art de l’avenir, qu’on examine le fâcheux parti qu’en tirent les gamins de nos rues !… »[10]

 

Le Courrier de Genève, organe catholique, insiste – également à travers un courrier de lecteur – sur la dimension immorale de l’affiche :

 

« …il me paraît étonnant que l’on permette l’affichage d’une réclame aussi hardie qui semble un défi lancé à la morale publique. Il suffit pour s’en convaincre de prêter l’oreille aux réflexions que font des jeunes gens lorsqu’ils passent devant les dites affiches, et d’entendre aussi les critiques sévères mais justes, des pères et mères de famille, soucieux de l’éducation saine qu’ils ont la légitime prétention de donner à leurs enfants. En peu de temps, c’est à ma connaissance la troisième affiche annonçant des expositions artistiques et le genre qui semble vouloir faire loi pour ce genre de réclame, devrait être pour le département de Justice et Police, un avertissement d’avoir à mettre un frein au sans-gêne manifeste de certaines personnalités »[11]

 

Dans le même genre, l’Express de Genève élargit le problème en confrontant la liberté de l’artiste et l’« hygiène morale de la rue ». Ce faisant, il touche au fondement même de l’affiche illustrée.

 

« L’affiche illustrée au moyen de laquelle M. Cuno Amiet convie le public à visiter son exposition ne fait pas qu’exciter la verve graphique de nos gamins, elle pose en outre un problème intéressant, celui du droit de l’art envisagé dans sa relation avec la rue. La question soulevée est celle-ci : les artistes peuvent-ils choisir un sujet à leur convenance et, par voie d’affiche, l’imposer à la vue de tous, sans qu’ils aient à se préoccuper des conséquences, même indirectes, de leur acte. Les autorités de la Chaux-de-Fonds viennent de répondre : Non. En effet, au lieu de se laisser attendrir comme nous par le mol abandon de ce torse, les édiles montagnards ont carrément refusé la fleur que leur tendait la jeune personne, et voilà la rue Léopold-Robert privée de ce sourire… de dos…

Il s’agit… de veiller à l’hygiène morale de la rue, devoir strict et primordial d’une police urbaine ayant le souci d’accomplir sa tâche entière. Or, ce dos féminin, infiniment chaste dans sa gracilité, incite néanmoins les polissons… à polissonner. La provocation est évidente, non, encore une fois, par la volonté de l’auteur, mais en fait. Faut-il conduire les jeunes délinquants devant le Tribunal ? Si oui, parquel moyen ? Si non, que faut-il faire ? – Suprimer la cause de la provocation, ont réondu sans ambages les Chaux-de-fonniers. Le public, et même les artistes, pourraient bien ne pas leur donner tort. »[12]

 

La réaction la plus virulente se lit dans les pages de l’organe satirique Guguss’ qui perd brusquement son sens de l’humour. Revenant trois fois sur le sujet – ce qui est exceptionnel –, son rédacteur, Louis Bron, n’a pas de mots assez sévères pour dénoncer l’affiche et son auteur. Sous le titre « Porcophagie murale ! », il explique :

 

« Est-ce que les murs de Genève vont devenir le dépotoir de tous les débordements soi-disant artistiques ? Après l’orgie des chevaux verts de l’Exposition de Berne,… voici qu’une maison d’ici, connue par ses expositions monstruelles de tableaux, nous offre, sur ses affiches-réclames, le… dos d’une femme à poil, avec une tache rouge au bas des fesses ! Que vont dire les mômiers, eux qui cherchent la petite bête au sujet des cartes postales artistiques ? Protesteront-ils contre de pareiles exhibitions et contre les élucubrations pornographiques de certains apaches de la palette ? Parions que l’auteur de cette affiche s’en serait vu refuser l’affichage dans la Suisse allemande, son propre pays… Pour les murs de Genève, et pour l’éducation morale des petits Genevois, tout est bon !!! »[13]

 

Deux semaines passent, et le Guguss’ revient à la charge :

 

« L’affiche de Cuno continue à soulever des protestations en Ville et on se demande comment le Département de Justice et Police a pu laisser se coller sur nos murs une affreuseté pareille… En tous cas, elle a eu du succès auprès des gosses des écoles, à tel point que ceux-ci, à coups de crayon, terminaient l’affiche de telle façon que le passant ou le gendarme arrachait d’office ce que les chevaliers du pinceau ont le culot d’appeler une œuvre d’art. On en a même vu une avec un clou, et une autre avec un bout de cigare, plantés au bon endroit ! »[14]

 

La revue – qui s’acharne – évoque une troisième fois l’affaire dans le même numéro[15].

 

L’autre camp est essentiellement représenté par l’ABC dont les positions avant-gardistes dans bien des domaines relèvent de l’engagement à gauche de son rédacteur en chef. Le journaliste ne rentre pas dans l’aspect polémique du sujet, il se contente d’en donner – par provocation – la photographie et de dénoncer un acte de censure obscurantiste et de proposer la fermeture des musées :

 

« Après cela, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle ! Il n’y a plus aussi qu’à fermer les musées de Bâle où s’étalent les nudités obscènes des sièrnes et faunes marins de Böcklin, et celui de Neuchâtel, où la pudeur est si violemment offensée par les ineffables « Brises du soir » du très chrétien Paul Robert, et bien d’autres. Il faut espérer que les artistes vont faire preuve d’énergie dans cette affaire ; sans cela, où irait-on ? »[16]

 

L’ABC en profite pour dénoncer l’interdiction de l’affiche de Pierre Andry-Farcy. Le 24 mars, sous le titre « La maison Suchard protectrice des Arts », le journal signale comment les Neuchâtelois privés de l’affiche d’Amiet peuvent se la procurer :

 

« On sait qu’à Bäle, Neuchâtel et la Chaux-de-Fonds, la police a interdit l’affichage de la femme aux roses de Cuno Amiet. A Neuchâtel, un particulier publie, à ce sujet, dans les journaux, l’annonce suivante : « M. W. Russ-Young tient à la disposition des amateurs d’art un certain nombre d’exemplaires de la très remarquable et très décente affiche (Femme nue), de Cuno Amiet, récemment interdite par pudibonde décision des édiles de la bonne ville de Neuchâtel. – Prix de l’exemplaire : 2 francs. Le produit de la vente sera versé au Dispensaire antituberculeux. »[17]

 

La Tribune de Genève va exactement dans le même sens en y ajoutant le conseil :

 

« Ne serait-il pas plus louable de prescrire certaines affiches de représentations cinématographiques, où le goût grossier de certains artistes est bien fait pour étonner. Un peu de bon sens, s.v.p. »[18]

 

La préservation de l’ordre et de la moralité publiques prévaut-elle sur la liberté de création de l’affichiste ? Pour la majorité de la presse, l’affiche en tout cas ne bénéficie pas du même statut que la peinture dans une galerie ou un musée. Le même thème ne peut y être traité de manière identique. La moralité publique impose des limites. Mais où commence-t-elle exactement ? Exactement le même mois, une suffragette à Londres lacère « titre de la peinture » de Vélasquez, une femme nue de dos, considérant qu’elle était humiliante pour la femme. La frontière est donc difficile à discerner ce qui d’ailleurs permettra à l’affiche artistique d’avoir de beaux jours devant elle.

 

La moralité publique présente en tout cas une certaine résistance à la provocation puisque le Courrier de Genève évoque deux affiches précédentes qui l’ont déjà fait souffrir mais en silence[19]. C’est la troisième fleur de Cuno Amiet qui fait déborder le vase.

 

Les raisons de Cuno Amiet

 

Aucun journal ne se pose la question des raisons pour Cuno Amiet d’agir de la sorte. Celui-ci prend très au sérieux la composition de ses affiches. Il en réalise de nombreuses surtout pour des expositions. Presque toutes sont chargées de significations artistiques profondes. L’artiste puise généralement son thème dans son répertoire habituel. L’affiche, par sa dimension publique – dont on a vu qu’elle peut se retourner contre elle – leur donne valeur d’allégorie. Dans ce contexte, celle de la Galerie Moos possède cette large dimension. Symboliquement, la femme nue signifie la pureté et la fécondité de l’acte créateur et les fleurs les œuvres d’art et leur beauté. Nul doute que la place à laquelle il met la troisième est également porteuse de signification. Pourquoi, pour qui l’artiste exprime-t-il un pareil mépris ? Serait-ce pour la critique et le public, ou tout au moins une partie d’entre eux ? L’hypothèse mérite d’être examinée.

 

Il a été relevé plus haut qu’à cette époque, Cuno Amiet lutte durement pour s’affirmer. Ses choix esthétiques restent largement incompris. Par cette affiche, voudrait-il signifier ceux qui l’attaquent ce qu’il pense de leur avis ? Une nouvelle fois dans cette affaire, la presse nous amène une information intéressante. D’après la Tribune de Genève, le vernissage chez Moos se fait au dépens de Cuno Amiet :

 

« Une fois de plus, il y avait foule lundi, au vernissage Moos. Et ce furent le peintre Cuno Amiet et le sculpteur James Vibert qui firent les frais des critiques, des papotages, des propos plus ou moins aimables, plus ou moins louangeurs, plus ou moins admiratifs. Cuno Amiet surtout, car un sculpteur, c’est plus distant, c’est moins bruyant qu’un peintre moderne. On y touche moins volontiers. On s’est donc rattrapé sur le peintre. »[20]

 

La critique de La Tribune de Genève souligne d’ailleurs bien combien Cuno Amiet désarçonne :

 

« Cuno Amiet a toujours peu ou prou effaré le public. Je me rappelle ses expositions d’il y a dix ou quinze ans où on se poussait du coude et où on riait très fort. Cuno Amiet ne paraît guère s’être soucié de l’opinion mais son art, qui déroute encore un grand nombre, est aujourd’hui plus accessible… Et c’est peut-être un peu trop dire qu’il est plus accessible à la foule ; il en est moins distant. Voilà tout. L’effarement de celle-ci subsiste… »[21]

 

Si les autres critiques de la presse genevoise, celle de Lucienne Florentin ou de Johannes Widmer sont excellentes, il n’en reste pas moins que le grand public – à laquelle s’adresse précisément l’affiche – s’amuse au dépens du peintre. Il faut peut-être voir dans la troisième fleur la réponse de la bergère au berger.

 

On peut d’ailleurs s’interroger sur la raison des réactions les plus négatives suscitée par cette affiche. De toute évidence, ceux qui s’en amusent ne se sentent pas visé. Par contre, les critiques les plus graves – et les plus pensées – associent volontairement l’immoralité de l’affiche à un jugement profondément négatif sur l’art moderne perçu comme participant à cette immoralité. Les deux journaux les plus conservateurs de Genève, le Journal de Genève, proche des milieux protestants, et le catholique-romain Courrier de Genève partagent le même avis. Tous les deux – est-ce un hasard ? – le font à travers un courrier de lecteur. Associer l’affiche d’Amiet et « l’art de l’avenir » aux cartes postales pornographiques fleurissant dans les vitrines des magasins n’est pas anodin. Préciser qu’il s’agit déjà là de la troisième affiche d’exposition du même genre n’est pas innocent non plus.

 

cunoamietLe moqueur mais très conservateur Guguss’ – dont on pourrait imaginer une réaction plus légère – étouffe de rage dévastatrice. Partant du principe que l’art du début du vingtième siècle recouvre une vaste supercherie, Louis Bron attaque systématiquement les peintres les plus modernes à chaque exposition. Faisant feu d’un bon sens populaire et simpliste, il dénonce – parfois avec esprit – l’inanité des œuvres d’avant-garde contre lesquelles il mène une véritable croisade. Les affiches artistiques n’échappent à sa vigilance mais la charge contre celle d’Amiet est si forte qu’elle surprend. Elle présente d’ailleurs une intéressante curiosité. Les affiches sont sans doute collées à Genève autour du 2 mars, jour de l’ouverture de l’exposition. Le Guguss’ sort le 6 mars. Il demande aux mômiers[22] de protester contre cette affiche «  eux qui cherchent la petite bête au sujet des cartes postales artistiques »[23]. La teneur de la lettre de lecteur parue dans le Journal de Genève du 13 mars correspond point pour point au souhait de Bron. Il est difficile de n’y voir qu’un simple hasard. Dans quelle mesure l’a-t-il inspirée ? Quoiqu’il en soit, l’art moderne est ressenti par certains milieux conservateurs comme une menace contre laquelle il faut défendre la société. L’affiche de Cuno Amiet leur donne une trop belle occasion de se manifester.

 

Le scandale causé par une simple affiche audacieuse nous amène à de vastes horizons. Il faut encore les élargir pour qu’ils prennent leur véritable dimension. Nous avons parlé plus haut de cette suffragette qui détruit encore au mois de mars 1914 un tableau de Vélasquez qu’elle estime humiliant pour les femmes. Ici aussi, l’œuvre d’art fonctionne comme le révélateur des aspirations à de nouveaux rapports humains, aspirations qui voient dans telle ou telle peinture un obstacle à l’évolution sociale. La démonstration peut fonctionner dans un autre sens. Toujours en mars 1914 décidément bien agité pour les beaux-arts, Archipenko et d’autres artistes de l’avant-garde exposent à Paris au Salon des Indépendants. Une œuvre d’Archipenko notamment est particulièrement attaquée par certains journaux genevois qui n’en appellent pas à sa destruction mais à son mépris, à la moquerie, bref au rejet pur et simple. Cette réaction de défense n’est pas fondamentalement différente que celle de notre suffragette. Derrière le cubisme d’Archipenko, un monde nouveau se profile. Derrière ces luttes artistiques, des visions sociales profondément différentes s’affrontent dans une lutte impitoyable pour la victoire. Certaines œuvres d’art prophétisent un monde nouveau dans une société qui craque de toute part, qui demande de profondes modifications. Quels sont les journaux qui se moquent de Malevitch et les autres, les plus conservateurs, les mêmes qui dénoncent l’affiche d’Amiet en l’associant à un art moderne méprisable.

 

En Suisse et dans le domaine de l’affiche, celle à caractère patriotique bénéficie d’une publicité particulière tant son projet social correspond aux attentes des milieux conservateurs à la recherche de valeurs solides pouvant permettre de construire une identité helvétique transcendant les divisions qui pourraient miner le pays. L’affiche d’Amiet est ressentie comme un double danger. Le nu – accepté dans l’intimité des salons ou dans la majesté des musées – réveille les mécanismes du désir, sans doute plus ceux des adultes que des enfants, plus ceux des hommes que des femmes. Il est donc une source potentielle de désordre social. Malheureusement, ce sentiment aveugle sur sa signification véritable dans le cadre d’une telle affiche puisqu’il signifie le recherche de l’innocence, de la sincérité, de la beauté primitive. La troisième fleur donne  le prétexte rêvé pour attaquer cet art moderne qui ne veut pas s’inscrire dans l’ordre patriotique – qui le refuse, qui le combat même – et qui ne peut qu’amener des bouleversements sociaux peut-être pas très clairs mais confusément ressentis comme néfastes. Les milieux conservateurs dénoncent donc l’affiche, alors que ceux aspirant au renouveau de la société la défendent. En cette année 1914, on sait où l’exaspération nationaliste va mener l’Europe et où vont prendre racine les rêves de renouveau de Malevitch et des constructivistes russes.

 

falotPour conclure, revenons aux affiches d’exposition. L’ABC demande aux artistes de faire front. L’observateur – une fois de plus réduit aux conjectures – ne peut que relever avec curiosité combien la suite des affiches de la Galerie Moos ressemble à une action concertée de soutien à Cuno Amiet. Edouard Vallet, dont l’exposition suit immédiatement celle du Bernois, met sur son affiche trois femmes (habillées) de dos. L’année suivante, Maurice Barraud dessine pour l’exposition poster_197105_zdu Falot en 1915 chez Moos une  femme noire de dos regardant langoureusement le spectateur. En pleine guerre, elle causera un nouveau scandale tant elle sera ressentie comme une provocation.  Comment ne pas y voir au moins un clin d’œil à Cuno Amiet.

 

Hodler lui-même – qui était sans doute au courant du mauvais procès intenté à Amiet – semble lui rendre hommage quand en 1915 il dessine pour son affiche du Kunsthaus de Zurich une petite fille nue de face tenant à la main une fleur. La signification en a été clairement expliquée[24]. Amiet lui-même reprendra ce thème symbolique dans son affiche pour le même musée en 1922.

 

L’affiche artistique affirme dans la rue ses rêves et ses convictions. Cuno Amiet peut se vanter d’avoir atteint son but.

 

 

[1] Tribune de Genève, 19 mars 1914, p. 4.

[2] Journal de Genève, 29 mars 1914, p. 2.

[3] Tribune de Genève, 24 avril 1914, p. 6.

[4] Le Guguss, 1914, p. 345, 409,

[5] Ferdinand Hodler fait d’ailleurs partie du comité qui a primé l’affiche d’Emil Cardinaux pour l’Exposition nationale.

[6] La Suisse, 4 mars 1914, p. 5. Ce journal s’en amuse encore le 6 mars (p. 3) en rapportant une boutade parue dans L’Express de Genève.

[7] En réalité, elle est prolongée jusqu’au 20 avril (les annonces publicitaires paraissent jusqu’à cette date. Dès le 21, les œuvres d’Edouard Vallet prennent le relais). Il s’agit de la deuxième exposition d’Amiet à Genève. La première date de 1899. Elle est l’occasion de la première affiche du peintre.

[8] La Suisse, 11 mars 1914, p. 3.

[9] ABC, 13 mars 1914, p. 1.

[10] Journal de Genève, 13 mars 1914, p. 3.

[11] Courrier de Genève, 11 mars 1914, p. 2.

[12] « Propos sans suite ». Dans : Express de Genève, 15 mars 1914, p. 1.

[13] Guguss’, 7 mars 1914, n° 22, p. 343-344.

[14] Guguss’, 21 mars 1914, n° 24, p. 370.

[15] A la page 382.

[16] « Un petit scandale artistique… ou policier ». Dans : ABC, 13 mars 1914, p. 1.

[17] ABC, 24 mars 1914, p. 2.

[18] « Autour d’une affiche ». Dans : La Tribune de Genève, 24 mars 1914, p. 3.

[19] L’une est sans doute celle de Maurice Barraud pour l’exposition Emile Bressler, Gustave François et Maurice Barraud du 15 janvier au 15 février 1914, donc juste avant l’exposition Amiet-Vibert. L’autre affiche est plus difficile à identifier.

[20] La Tribune de Genève, 3 mars 1914, p. 7.

[21] La Tribune de Genève, 13 mars 1914, p. 8.

[22] Protestants proche des ligues de vertu.

[23] Il s’agit donc des cartes postales érotiques curieusement ici qualifiées d’artistiques !

[24] Marianne Baltensperger, Frauke Sassnick, Elisabeth Schreiber, « Hodlers Plakat für die Ausstellung der GSMBA 1915 in Zürich ». Dans : Ferdinand Hodler und das Schweizer Künstlerplakat, 1890-1920, Zürich, 1984, p. 80-95.

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